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Gare aux caméras des gares
J.-C. M.
Mis en ligne le 25/11/2011
La SNCB a installé 3 300 caméras sur son réseau dont 2 794 dans 52 gares (il y en avait 903 en 2007) par lesquelles transitent plus de 70% de sa clientèle.
C’est la première grande entreprise belge à avoir misé massivement sur les nouvelles technologies dans un but de contrôle de l’espace géré.
Il n’en fallait pas plus pour inciter le criminologue Vincent Francis (UCL) à mener une enquête sur les stratégies de sécurisation du rail belge et sur la fonction sécuritaire des caméras de surveillance installées dans les gares.
"Je travaille depuis longtemps sur les transformations des modalités du contrôle social et de la gestion du risque délinquant", nous confiait-il jeudi. "Et je voulais savoir en quoi les nouvelles technologies contribuent à ces transformations. Aujourd’hui, la gestion des symptômes a remplacé celles des déterminismes sociaux."
M. Francis a constaté qu’en installant ses caméras dans de nombreuses gares, la SNCB a décidé de jouer davantage sur la transformation de l’espace plutôt que de s’intéresser aux causes sociales à l’origine de certains comportement déviants.
L’idée est de rendre l’espace le moins attractif possible pour les publics dits à risques, comme les fauteurs de troubles, les voleurs à la tire, les resquilleurs, les tagueurs, etc.
C’est ainsi que la SNCB a privilégié l’aménagement d’espaces réduits pour éviter les fuites, l’installation de bancs inconfortables destinés à ce qu’on ne stationne pas trop longtemps ou la mise en service de caméras de surveillance.
Avec quel impact ? "Cet impact sur la criminalité est très relatif", observe M. Francis. "Les caméras ne permettent que très rarement la détection d’infractions en temps réel mais elles poussent certains publics à risques à aller ailleurs commettre leurs délits."
D’autres, au contraire, ont le goût du risque et agissent sans peur d’être filmés, voire commettent des "actes de résistance", en se camouflant et même en tentant de détruire les caméras.
"La SNCB ne s’ intéresse que de façon résiduelle à la dissuasion comportementale", constate le criminologue de l’UCL.
Celui-ci a par ailleurs relevé deux phénomènes interpellants.
"Outre le fait que les caméras poussent les victimes à davantage porter plainte parce qu’elles savent qu’elles pourront s’appuyer sur des preuves tangibles du délit, elles ont aussi des effets sur la façon d’agir et de se comporter des acteurs de terrain, qui peuvent se reposer sur elles pour prouver leurs bonnes pratiques."
"Surtout", indique encore M. Francis, "le système de sécurisation de l’espace mis en œuvre par la SNCB revient à instrumentaliser les forces de l’ordre, qui se rendent plus souvent là où les caméras ont relevé un délit, au détriment d’autres espaces moins sécurisés".
On assiste, en quelque sorte, estime le chercheur, "à un retournement de la programmation de la sécurisation".
"Ce n’est plus l’Etat qui prend les choses en mains mais une société semi-privée qui dicte sa loi aux policiers et aux enquêteurs, en les traitant quasiment comme des clients. Je ne critique pas la SNCB, qui fait son boulot, mais cette confiscation des ressources publiques m’inquiète et mérite un débat."
Enfin, note M. Francis, on risque d’assister à une mise en concurrence de divers espaces publics. Si la SNCB contrôle ses gares et y attire des forces de l’ordre au moindre délit, cela pourrait se faire au détriment des centres- villes, par exemple. "Cette logique de concurrence ne me dit rien qui vaille", conclut-il.
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