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La Justice à l'écran (5)

Coupable peut-être, mais responsable?

Bruno et Jean-Baptiste Dayez

Mis en ligne le 30/07/2005

Bertrand Tavernier établit un lien entre crime et folie et pose une question centrale.

Dans «Le juge et l'assassin», Bertrand Tavernier nous amène à plonger dans l'histoire de la justice pénale. Nous y observons en quelque sorte la naissance de questions dont l'actualité reste brulante.

En particulier, le lien entre crime et folie nous renvoie à la question première en matière de justice: qu'est-ce qu'être coupable? Suffit-il d'avoir commis un acte que la loi prohibe pour en endosser la culpabilité?

La réponse que notre système de justice pénale y apporte ne souffre pas d'exception en principe: pour être établie, une infraction suppose toujours l'existence d'un «élément moral», soit le fait d'avoir agi «sciens et volens», consciemment et librement.

Par conséquent, les déments, débiles et autres déséquilibrés mentaux graves n'encourent pas de condamnation, étant irresponsables de leurs actes. Cependant, en fonction du danger que leur état peut entrainer pour les tiers, ils seront le cas échéant internés dans un «établissement de défense sociale» d'où leur sortie dépendra, non d'une décision de justice, mais avant tout d'un diagnostic médical. Cette solution représente sans aucun doute un progrès sur le plan des idées, puisqu'il s'agit de ne punir que les personnes habiles à savoir que ce qu'elles ont fait était «mal», d'une part, et, de l'autre, aptes à comprendre la portée de la sanction.

Dans cette optique, punir un fou est aussi absurde que de faire un procès, comme ce fut très longtemps le cas, aux animaux, voire aux choses.

Souper

Néanmoins, l'internement a toujours été (et reste) controversé, car le «besoin de punir» ancré en chacun de nous n'y trouve pas son compte, a fortiori quand l'horreur du crime le rend particulièrement odieux, et donc insupportable.

L'ampleur de la réaction que peuvent de la sorte susciter des meurtres d'enfants, par exemple, ne trouve pas d'exutoire lorsque l'auteur des faits n'en est pas jugé responsable et se voit infliger, à défaut d'une peine, une simple «mesure de sureté».

L'affaire Derochette en est un récent exemple. Aussi observe-t-on qu'en pratique, au-delà d'un certain seuil de gravité, un fait devient «impardonnable» et vaut à son auteur condamnation, dût-il être «mûr pour l'asile».

«Le juge et l'assassin» évoque subtilement le problème : en fin de compte, Bouvier (Michel Galabru) est-il fou, oui ou non? Bien malin qui le dira. Pour le juge Rousseau (Philippe Noiret), seule compte la vérité, donc les aveux, qu'il est décidé coute que coute à obtenir.

Obnubilé par la réussite de son projet, il en oublie pratiquement de se poser la question. Or, en matière de justice, condamner un «innocent» (au sens de «faible d'esprit») est un non-sens, une hérésie.

La faute du juge est d'exclure l'hypothèse que Bouvier soit fou, car, si tel était le cas, la «nouvelle affaire Dreyfus» dont il rêve perdrait quasiment tout impact. La collusion des experts et du juge, illustrée par la scène où ils dinent ensemble (un «souper spaghetti» à la sauce XIXe), revêt alors toute sa portée. «Un fou qui se dit fou est un fou guéri», décrète le psychiatre.

Honneurs

Déclarer Bouvier sain d'esprit ne relève pas de la science médicale, c'est un acte de pouvoir, et non des moindres, puisqu'il équivaut à lui trancher la tête. Que le juge tende un piège au suspect en se faisant passer pour «un ami qui lui veut du bien» est sans doute blâmable, mais l'efficacité du procédé pourrait à la rigueur le justifier à l'aune de la vérité: pour faire avouer quiconque, quelle autre méthode utile que la carotte ou le bâton?

Par contre, ce qui est évidemment inadmissible, c'est l'exploitation de l'affaire à des fins publicitaires. Le personnage campé par Noiret n'est pas seulement intuitif et tenace, deux qualités utiles pour un magistrat instructeur, il est surtout ivre d'honneurs, et cette avidité lui vaut de perdre pour ainsi dire la faculté même de juger.

Car le retentissement de l'affaire compte désormais davantage à ses yeux que le souci de la justice. Peu lui chaut d'envoyer un illuminé à la guillotine si cette exécution lui garantit un succès public sans précédent (et, de fait, 70000 personnes assistent à l'évènement).

In fine, l'attitude condamnable de Rousseau renvoie à «l'opinion publique» telle que les médias la façonnent, à la fois prompte à juger, vindicative et versatile. Ce dont le juge, aussi subitement désavoué qu'il était couvert de louanges, en fin de compte fera les frais.

© La Libre Belgique 2005

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