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L'après 10 juin - Leterme Formateur
Leader par acte manqué
Pierre Gilissen
Mis en ligne le 17/07/2007
Portrait
Il a retourné à son avantage son image de comptable un peu terne (sans jeu de mots) au nord du pays, mais, bien que son père soit Wallon de souche, celle de séparatiste, voire d' "homme dangereux" - dixit Laurette Onkelinx -, lui colle toujours aux basques dans le Sud.
Tout le monde le dit, il est un produit des circonstances. En 2003, il a fallu le pousser pour qu'il accepte la présidence de son parti. Il déclare dans une interview au "Morgen" : "S'il n'y avait pas eu les gouvernements violets, je serais probablement un parlementaire travailleur et apprécié qui aurait peut-être un jour pu espérer un ministère un peu technique."
Puis plus loin : "J'ai 46 ans et je ne dois pas vivre de la politique. Je pourrais faire autre chose demain." Coquetterie ? Peut-être pas. Deux éclipses dans son parcours rendent cette distanciation crédible.
La première en 1987. Après avoir mis sur pied le secrétariat local du CVP à Ypres, il rentre à la Cour des comptes et quitte le Westhoek pour Lot, au sud de Bruxelles. Fini la politique locale, mais il y reviendra deux ans plus tard.
En 1992, rebelote. Il est alors secrétaire "national" du CVP, par la grâce de Leo Delcroix, et renonce à son poste pour devenir administrateur au Parlement européen. Cette fois-là, Herman Van Rompuy l'engueule : "Tu es un animal politique. Tu te rends compte de ce que tu as ici en main? Tu es le secrétaire du premier parti du pays, et premier suppléant sur la liste de ton arrondissement, avec un brillant score électoral. Sache que si tu pars d'ici, tu n'y reviendras jamais."
Pourquoi ces virages ? Par défi, parce qu'il "avait rêvé étant jeune de travailler dans un milieu international", mais aussi par "obsession de la sécurité financière". En 1992, son congé sans solde à la Cour des comptes touche à sa fin et, à trente ans passés, il n'a toujours pas décidé s'il se consacrera définitivement à la politique.
Cette éclipse-là durera cinq ans. A cette même époque, il commence à travailler d'arrache-pied, prenant souvent sa voiture le lundi soir, après le conseil communal (il est devenu échevin à Ypres) pour atteindre Strasbourg dans la nuit. Sans regretter sa décision d'alors, il la qualifie tout de même aujourd'hui d'égoïste, mais il ne sera certainement jamais un équipier modèle, ce n'est pas son tempérament.
Pour décalé qu'il soit en politique, ce type d'opportunisme un peu "yuppie" est aussi typique d'une génération qui ne se voue plus les yeux fermés corps et âme à une organisation.
Pour clore le sujet, Yves Leterme dit encore qu'il n'a "jamais eu trop tendance à s'identifier à une fonction" mais cela, par contre, dans les sables mouvants de la politique, pourrait bien plutôt être un atout...
Arrière-salles et courts-circuits
Sa vocation pour la chose publique a été relativement tardive. C'est Luc Martens, actuellement bourgmestre CD&V de Roulers mais à l'époque professeur de latin et de grec au Collège St-Vincent d'Ypres - et ministre flamand de la Culture et de l'Aide sociale entre les deux - qui fut son mentor.
Il se souvient d’un élève plutôt studieux, pas du genre à s’assoir ni au premier ni au dernier rang, probablement un peu poussé par sa famille pour avoir des bons résultats, mais désireux aussi de se rendre sympathique et de profiter de sa jeunesse”.
Le jeune Leterme va écouter Leo Tindemans avec son père dans un meeting, puis Erik Van Rompuy, à l’époque président des jeunes CVP, à Ypres, dans une arrière-salle presque vide. Trouve ce dernier sympa, mais aussi un peu un drôle de type”.
Mais bucheur, Yves Leterme le deviendra assez vite. A 18 ans, il veut faire Sciences po mais le père trouve que le Droit, c’est plus sérieux. Il fera les deux : neuf ans d’études en six.
A la base, la famille de Comines était plutôt PSC, mais pas ostensiblement, parce que les clients, eux, sont de toutes les couleurs, et que le client est roi.
Dans sa biographie provisoire, Yves Leterme raconte qu’à un certain moment, il fut “gentiment mais très instamment prié d’aller suivre des leçons de solfège chez un professeur de musique client de notre boutique” et explique qu’on retrouve ce genre de pragmatisme typiquement ouest-flandrien, chez les socialistes Johan Vande Lanotte et Renaat Landuyt (les parents de ce dernier étaient d’ailleurs amis avec les siens). Terre à terre, on disait : son parcours politique passe par davantage de coulisses que d’avant-scènes. Comme secrétaire politique, il organise des “fundraising dinners” à 25000 FB le couvert, qui permettent à des chefs d’entreprise de rencontrer des ministres de manière informelle, et au parti de remplir ses caisses. Pas étonnant que quelques années plus tard, le député Leterme sabotera, de son propre aveu, la commission de renouveau politique au Parlement. Toujours dans sa biographie, il confesse : “Chaque jour, je m’étonne de voir quels chemins le pouvoir se fraie. A côté des canaux de décision formels, il y a quantité de contacts informels qui mènent à la prise de décision : le téléphone, les circonstances fortuites. Mais en définitive, c’est toujours un petit cercle restreint qui donnera son feu vert ou son véto”. Tout son style d’homme de pouvoir est dans ces quelques phrases : il va toujours au plus court, au plus efficace. Et comme il a tout du control freak (on l’a vu dans toutes les sections locales avant les élections communales), il court-circuite à tout va et les occasions de grincer des dents ne sont pas rares au sein du parti : on l’a encore vu lors du dernier remaniement ministériel au sein du gouvernement flamand. Si son étoile devait pâlir un jour, il ne manquerait pas d’ennemis au CD&V.
ClanLa famille Leterme tient du clan : Georges Leterme, le père, a, excusez du peu, quatorze frères et soeurs, les petits-enfants sont plus de cinquante. Le milieu est franchement modeste. Yves Leterme reste d’ailleurs plus à l’aise sur les critériums cyclistes, où il suit les performances de son fils ainé, que dans des situations plus protocolaires ou mondaines. Tous les deux ans, les Leterme se réunissent quelque part à près de trois-cents, ceux d’Ypres, avec ceux de Courtrai, de Wevelgem, de Mouscron, de Nivelles ou encore du Nord de la France. “La volonté de rester unis est assez générale au sein de la famille”, souligne Marianne Leterme. “Si on a un différend, on l’affronte et on va jusqu’au bout, mais on ne reste pas avec des rancoeurs pendant des années”.Comme son cousin ministre-Président, elle a 46 ans, mais dirige un centre PMS à Comines et siège comme conseillère communale Ecolo à Mouscron. De quoi cultiver plus d’une divergence avec l’illustre cousin. Et pourtant, au-delà des incompatibilités, il y a de l’estime réciproque. Le soir du 10 juin, le cousin Yves a profité de son passage sur la Première RTBF pour féliciter la cousine Marianne pour ses presque 13 000 voix de préférence à la 13e place de la liste Ecolo du Sénat. (Lui-même en a récolté pratiquement 800 000...). Un poil de calcul dans ce geste n’est pas à exclure, le futur Premier ministre cherchant à accroitre sa popularité francophone depuis une certaine interview désastreuse l’été dernier, mais d’autres n’y auraient peut-être tout simplement pas pensé, et la Mouscronnoise a apprécié.
Vous avez dit humour?Autre trait de famille, l’ironie grinçante , qu’elle a immédiatement reconnue, justement, dans les fameuses déclarations à Libé (“Il faut croire que les francophones (sous-entendu : de la périphérie - NdlR)ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais”) Marianne Leterme se souvient de l’accueil réservé aux nouveaux venus au sein de la famille par leur grand-mère commune, à grands coups d’humour caustique. Mais l’humour en question n’est pas du tout passé en Wallonie et à Bruxelles, noyé qu’il était dans de lourdes crispations. Avec les médias, surtout francophones, il peut être ombrageux, irrité, cassant plus souvent qu’à son tour, même si les derniers mois de campagne ont donné l’impression qu’il était conscient du problème et qu’il y travaillait.
Chez les Leterme, on est quand même avant tout sérieux, de père en fils. Traditionnellement, on était peintres-tapissiers. Après son mariage avec Eliane Bouchaert, une infirmière (flamande) de Wervik, Georges Leterme a quitté Comines pour Zillebeke, un village à côté d’Ypres. Il a engagé un ouvrier, ouvert une droguerie et... s’est mis au néerlandais, business oblige. Le “parcours d’intégration” paternel a visiblement marqué le fils, et celui-ci peut parfois réellement s’énerver sur le linguistique. Mais pas comme un chantre lyrique du mouvement flamand, plutôt comme un ouest-flandrien bosseur, la tête un peu trop près du bonnet. “Je pense qu’il a du mal avec certaines choses que la politique a montré du côté wallon”, commente Marianne Leterme. “Quand, à propos de Francorchamps, un mandataire avoue qu’il a signé sans comprendre parce que de toute façon, il ne parle pas anglais, ça énerve Yves parce qu’il ne trouve que ce n’est pas professionnel. Mais avec des francophones avec qui il s’entend bien, comme Benoit Lutgen, il est nettement plus souriant”.
Un qui n’était pas content des déclarations du ministre-Président flamand dans Libé, c’était son propre père. “Je lui ai dit que je n’étais pas plus bête qu’un autre”, maugrée Georges Leterme.
Cartel
Entre eux, Yves Leterme et ses parents parlent toujours français. Pas content non plus du cartel avec la N-VA, le paternel, mais là parce que, pour lui, “un parti qui a besoin d’un partenaire, c’est parce qu’il n’est pas assez solide tout seul”. Marianne Leterme, elle, n’apprécie pas le nationalisme de la N-VA, c’est clair. Elle, qui se sent des deux communautés, vit toute la problématique Flamands-francophones “comme une souffrance”, parce que “cela relève d’une forme d’intolérance et de racisme”. En octobre, elle est allée écouter son illustre cousin à Tournai lors de son tour de Wallonie. “Il justifiait le choix du cartel par la volonté de mettre toutes ses forces contre le Vlaams Belang et de pouvoir continuer à pouvoir gérer la Flandre de manière démocratique. Je comprends cette argumentation-là, et le fait qu’il ait refusé que Jean-Marie Dedecker intègre la N-VA est un signe supplémentaire de sa bonne foi. Mais c’est clair que ce choix passe très mal dans une bonne partie de la famille”. Dans les valeurs familiales, il y a aussi l’importance de la parole donnée. Ce qui lui fait dire qu’Yves Leterme n’a probablement pas de visées séparatistes sournoises : “Avoir un agenda caché, ce n’est pas le genre de la famille”.Demain, le “comptable gris” sera sans doute le nouveau Premier ministre belge. Alors, fier le clan Leterme ? Pour Marianne L., “si on dit un jour qu’il a été un bon Premier ministre, oui. Mais pas uniquement pour avoir obtenu le poste. Mais je trouve quand même son parcours politique remarquable parce qu’il n’est pas du tout “fils de”. Ce sont sa force de travail et son intelligence qui ont tout fait”.
La question fait sortir Georges L. de sa réserve. “A la section locale du CD&V, il y en a qui m’ont taquiné me disant que s’il devient Premier ministre, il faudra que je mette enfin une cravate. Je leur ai répondu que ce jour-là, j’en mettrai deux!”
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