Abonnez-vous a La Libre Belgique

L’ULB fête son 175e anniversaire

Une Université née libre et (re) belle

Christian Laporte

Mis en ligne le 20/11/2009

L’Université libre de Bruxelles souffle ses 175 ans ce 20 novembre. Dans le respect de ses origines que nous évoquons ci-dessous. C’est-à-dire “niqab, ni calotte” tout en rendant hommage à Francisco Ferrer, avec un débat sur la place de la religion à l’école.
Évocation

La divine autorité de l’Eglise est attaquée, ses droits sont anéantis; elle est soumise à des considérations terrestres et réduite à une honteuse servitude; elle est livrée par une profonde injustice à la haine des peuples. L’obéissance due aux évêques est enfreinte et leurs droits sont foulés aux pieds. Les académies et les gymnases retentissent horriblement d’opinions nouvelles et monstrueuses qui ne sapent plus la foi catholique en secret et par des détours"

Le moins que l’on puisse écrire est que le pape Grégoire XVI ne faisait pas dans la dentelle, fût-elle de surplis, en 1834 dans son encyclique "Mirari Vos". L a hiérarchie de l’Eglise catholique n’admettait toujours pas qu’on était sorti de l’Ancien régime et fulminait contre les libertés nouvelles mises en exergue dans les Constitutions votées un peu partout en Europe.

Pour le dire autrement, le Pape condamnait ni plus ni moins tous les Etats entrés de plain-pied dans la modernité. Y compris, donc, la Belgique qui, même si les catholiques y étaient associés au pouvoir, semblait bien trop ouverte - selon Rome ! - aux idées modernes. La prise de position du "Paus van Roomen", comme on l’appelait alors dans un nouvel Etat pourtant très francophone, ne fit qu’exacerber les tensions entre les libéraux et les cléricaux, car nombre de catholiques belges manifestaient plus que la sympathie pour les idées plus progressistes de Lamennais.

Dans ce contexte tendu, la question de l’enseignement et plus encore celle de l’enseignement universitaire devint un enjeu prioritaire. Le gouvernement provisoire avait entrepris de démanteler l’enseignement d’Etat et de fermer certaines facultés dans les universités existantes à Liège, Gand et Louvain. Bruxelles espérait aussi avoir une université et d’aucuns dans les rangs libéraux tels Auguste Baron et Adolphe Quetelet y travaillaient avec conviction, mais l’Etat ne semblait pas vouloir s’en occuper. Dans le camp catholique, l’on relut la Constitution et on tint le même raisonnement, et tout opposé que Rome ait pu être aux libertés constitutionnelles nouvelles, l’épiscopat belge allait en faire usage en créant une Université libre catholique à Malines !

Elle fut rapidement transférée à Louvain dans les locaux vide de l’Alma mater créée quatre siècles plus tôt. Inutile de préciser que les libéraux qui avaient accepté l’union sacrée pour bouter les Hollandais hors de nos contrées le trouvèrent plutôt saumâtre : l’unionisme, synthèse des idées catholiques et libérales, favorisait en fin de compte le clergé qui retrouvait de belles couleurs après plus d’un demi-siècle de restrictions sous respectivement Joseph II, l’occupant français, le roi Guillaume

C’est face à ce qui fut vu comme un retour du cléricalisme que se renforça la conviction qu’il fallait créer une autre université, forcément anticléricale, celle-là pour contre-balancer le pouvoir de l’Eglise vivement encouragé par le Pape.

L’avocat libéral, bourgmestre de Boitsfort et aussi Vénérable Maitre de la Loge "Les Amis Philanthropes" Pierre-Théodore Verhaegen était un catholique pratiquant mais aussi un croyant critique qui estimait que l’on devait séparer l’Eglise et l’Etat. Aussi, ce supporter de l’orangisme fut-il rapidement gagné à l’idée d’Auguste Baron qui s’en ouvrit à lui en mai 1834, de fonder une Universite libre de Belgique à Bruxelles. Il mobilisa ses amis francs-maçons mais aussi la ville de Bruxelles pour réunir des fonds en vue de la création rapide d’une autre université libre, seule réponse digne de ce nom à l’attaque cléricalo-papiste

Lors du banquet du solstice d’été du 24 juin 1834, Verhaegen galvanisa ses frères en loge : "En parlant des Lumières du siècle, mettons tout en œuvre pour les propager mais avant tout pour les conserver, car nos ennemis veillent pour les éteindre. En prêchant contre le fanatisme, empressons-nous de le combattre de front et de le saper dans ses fondements Aux écoles qu’ils projettent, opposons une instruction pure et morale dont nous conserverons la direction. Et qu’à l’exemple des écoles gardiennes et d’enseignement mutuel qui en grande partie doivent leur splendeur aux loges maçonniques, une université libre vienne servir de contrepoids à l’université dite catholique ! Puissions-nous nous glorifier un jour d’en avoir jeté les premiers fondements dans cette enceinte !"

Et Verhaegen tout enthousiaste de pouvoir en découdre avec les "ultras" d’annoncer le lancement de listes de souscriptions afin que l’université libre puisse voir le jour le plus rapidement possible. La concrétisation de ce vœu n’était plus utopique, puisque dès les premières heures de l’indépendance belge, un projet de création d’une Alma Mater dans la capitale était dans les cartons.

Et c’est ainsi qu’à peine cinq mois plus tard, l’Université libre de Belgique était officiellement inaugurée, logée d’abord avec l’accord du bourgmestre de Bruxelles, Nicolas Rouppe, dans l’ancien palais de Charles de Lorraine.

La première rentrée de la nouvelle université eut pour cadre la salle gothique de l’Hôtel de ville de Bruxelles. Auguste-Alexis Baron, secrétaire de la nouvelle-née, évoqua longuement l’université catholique dans son allocution inaugurale. "Oui", devait-il dire, "l’épiscopat belge, dans la création de l’université catholique a exercé un droit incontestable, un droit que nous sommes d’autant moins disposés à lui disputer qu’il découle d’un principe à nous, non pas à lui."

L’occasion de rappeler que la liberté d’enseignement était évidemment une aspiration libérale Mieux, Baron cita l’évangile rappelant que le Christ avait dit que son royaume n’était pas de ce monde. Et d’ajouter que "ce n’est donc point être hostile au catholicisme que de tracer d’abord une puissante ligne de démarcation entre ses doctrines et les sciences mondaines (sic) et de cultiver à l’aise mais avec tout le respect que nous devons aux croyances de la majorité de nos concitoyens l’immense terrain qui nous est livré [ ] laissant à Dieu [ ] la nuit profonde où il lui plait de se retirer avec sa foudre et mystères"

Les débuts de l’Alma Mater n’en furent pas faciles pour autant : le gouvernement promulgua une série de lois organiques qui ne servaient pas les intérêts de la nouvelle université. Il lui fut par exemple impossible d’obtenir la personnalité civile ce qui lui aurait permis d’avoir des bâtiments à elle, de recevoir des dons ou des legs ou encore de conclure des contrats. La Loi organique de l’enseignement supérieur du 27 septembre 1835 devait mettre toutes les universités sur pied d’égalité, mais Liège et Gand restèrent des universités d’Etat et furent donc toujours financées par les instances publiques.

Et Louvain ? L’université d’Etat avait certes été supprimée, mais c’était pour mieux renaitre de ses cendres, revêtue, si l’on ose dire, d’une chasuble catholique. De fait, l’épiscopat signa une convention avec l’Etat par laquelle ce dernier cédait au clergé et en l’occurrence à sa nouvelle université privée non seulement les locaux mais aussi la bibliothèque, les collections et les bourses de fondation qui relevaient auparavant de l’Université d’Etat de Louvain.

Confortée dans sa nouvelle situation, l’Eglise de Belgique pensa pouvoir porter l’estocade finale en 1837 en publiant un mandement épiscopal sur la franc-maçonnerie. "Comme il est de notre devoir d’empêcher qu’une erreur aussi nuisible au salut des âmes ne se propage", commençait ledit texte donné en décembre 1837 par l’archevêque de Malines, Englebert Sterckx, il annonçait aux curés "que les associations de francs-maçons qui existent dans nos diocèses [ ] tombent sous les défenses expresses et les condamnations portées par les souverains pontifes".

En clair et en référence aux prises de position successives depuis 1738, l’appartenance à la Loge était rigoureusement interdite et tant que les maçons catholiques ne renonçaient pas à leurs idées, ils ne pourraient pas recevoir l’absolution ! Désormais, les "bons catholiques" ne pouvaient donc plus travailler à polir la pierre brute de leur existence, mais cette condamnation fut évidemment décisive aussi pour l’évolution de l’Université libre de Belgique qui allait devenir celle de Bruxelles en 1842 tout en s’installant aussi dans le Palais Granvelle qui se trouvait jadis à la rue des Sols juste au-dessus de la gare Centrale où elle resta jusqu’en 1928.

Pourtant, l’ULB resta très ouverte à la philosophie déiste ou spiritualiste qui dominait à cette époque. Baron et Verhaegen, faut-il le rappeler ?, étaient anticléricaux mais pas antireligieux. Et en 1856, un texte de l’Union des anciens étudiants disait encore que ‘l’homme doit s’élever à Dieu par l’esprit, par le cœur, dans la pleine liberté de sa conscience".

Pratiquement jusqu’à son dernier souffle, Pierre-Théodore Verhaegen rappela que la science et la foi n’étaient pas incompatibles. Pour le fondateur de l’ULB, "l’ennemie de la science n’était pas la foi elle-même mais l’usage qu’on en faisait, à savoir une foi aveugle, une foi inintelligente, celle qui refuse l’examen et réclame une soumission absolue, une obéissance passive à des principes, à des préjugés, à des mystères".

Verhaegen affirmait encore aussi que "l’homme ne peut être digne des fonctions que Dieu lui a confiées dans la nature que par le libre développement de la pensée. La pensée, c’est son domaine, c’est son élément, c’est sa vie".

Au fil des décennies, l’Université de Bruxelles allait, au gré de crises - et donc aussi d’avancées - successives, fonder toujours davantage l’enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Ce dernier porte selon l’article I des statuts de l’université qu’il "postule en toute matière le rejet de l’argument d’autorité et l’indépendance de jugement".

Et aujourd’hui ? Comme le dit l’ancien recteur et président du Conseil d’administration, Jean-Louis Vanherweghem, "l’université dite du libre examen doit continuer à militer pour ses valeurs fondatrices de laïcité. Au XIXe siècle, le chant de l’ULB, "Le Semeur", en fait encore état, la cible était les bulles papales. Aujourd’hui encore, une vigilance de bon aloi n’est pas obsolète lorsque l’on voit l’intervention des évêques dans la rédaction de la Constitution européenne, lorsqu’on voit le puritanisme de l’administration Bush proscire la contraception et couper les fonds de la lutte contre le sida aux organismes qui recommandent l’utilisation du préservatif, et en Belgique, lorsqu’on a écho de quelques admonestations personnelles que nos collègues de l’Université catholique de Louvain, impliqués dans la reproduction assistée, ont eu à subir du Vatican". Mais l’ULB dit aussi être très vigilante si demain elle devait "répondre aux mouvements d’un islamisme radical pour qui l’Etat doit être le véhicule de la charia, s’ils exigent d’appliquer celle-ci au fonctionnement des universités".

Le combat contre les intégrismes est donc toujours présent au Solbosch et à Erasme avec en contrepoint une réflexion de fond sur les valeurs laïques

"La Pensée et les Hommes en collaboration avec l’ULB", le Grand Orient de Belgique et Espace de Libertés a publié un numéro spécial consacré au 175e anniversaire qui éclaire encore davantage notre évocation. Renseignements : 02.650.35.90

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page