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Ils ont été ministres

Maystadt : “L’image a remplacé le message”

Mis en ligne le 28/12/2009

L’ancien ministre des Finances regrette l’évolution de la vie politique. C’est l’une des raisons pour lesquelles il n’a jamais eu envie de la retrouver…

Pour des raisons diverses, volontairement ou non, d’anciens ministres ont quitté totalement (ou très largement) le monde de la politique belge.

Pourquoi ? Que sont-ils devenus ? Comment ont-ils vécu leur reconversion ? Quel regard portent-ils sur notre vie politique ?

Philippe Maystadt inaugure notre série de rencontres. L’ancien ministre et président du PSC préside la Banque européenne d’investissement (lire ci-contre) depuis dix ans.





RENCONTRE FRANCIS VAN DE WOESTYNE

Il n’a pas changé. Cela fait dix ans qu’il a quitté le paysage politique belge. Et pourtant, il n’a pas changé. La chevelure un peu plus blanche peut-être, les traits un peu plus marqués. Mais le reste est intact. Surtout, cette capacité qu’il a de clarifier des choses complexes…

Car la pédagogie a toujours été sa force. La patience aussi. Et puis, il y a cette réserve naturelle, cette gêne, presque, à parler de soi, cette pudeur immense à évoquer des choses personnelles. D’ailleurs, on ne le fera pas. Pour lui – on y reviendra –, la politique est avant tout affaire de message et non d’image.

Le monde politique belge, il le connait bien. Il ? Philippe Maystadt.

Aujourd’hui et depuis 1999, il est président de la BEI, la Banque européenne d’investissement. Avant cela, il a été ministre pendant quasiment vingt ans : de 1979 à 1998. Un bail. D’abord secrétaire d’Etat à la Région wallonne (les exécutifs régionaux n’étaient pas encore indépendants), puis ministre du Budget dans les gouvernements Martens, puis ministre des Affaires économiques, ministre des Finances, compétence à laquelle il ajoutera celle de vice-Premier ministre et ministre du Commerce extérieur, sous Jean-Luc Dehaene.

A l’époque, le défi des finances publiques est immense. La dette dépasse les 110 % du Produit intérieur brut (PIB), le déficit n’est pas loin des 10 %. Fin des années 80, il participe, en tant que ministre des Finances, à la Conférence intergouvernementale chargée de préparer le Traité de Maastricht qui établira les critères de convergence économiques et financiers. Un travail dur, car la Belgique est loin du compte. Mais elle y arrivera, en respectant une règle simple : que le surplus primaire (la différence entre recettes et dépenses hors charges d’intérêt) soit de 5 %. “ Ainsi on était sûr que, quelle que soit la conjoncture, quelle que soit l’évolution des taux d’intérêt, l’effet boule de neige, c’est-à-dire son autoalimentation, soit inversé .” Une règle que les gouvernements Verhofstadt ont abandonnée, avec les conséquences que l’on connait en termes de finances publiques.

“Mais ce dont je suis sans doute le plus fier”, précise-t-il, “c’est la réforme de la gestion de la dette et de la trésorerie. Avec l’aide de mes collaborateurs – on ne fait jamais rien tout seul –, nous avons modifié radicalement la manière dont l’Etat se finançait et gérait sa dette. Avant, l’Etat était dans les mains des banques : l’Etat empruntait auprès du consortium des banques, qui était un véritable cartel et qui dictait ses conditions à l’Etat. J’ai changé cela, j’ai introduit de la concurrence, j’ai diversifié les instruments. Cela a réduit considérablement le cout du financement de la dette.”

Son pire souvenir remonte aux années 1983-1984, lors de la restructuration de la sidérurgie wallonne, grâce au plan Gandois : “ Les Flamands nous tenaient à la gorge. C’était l’époque où Luc Van Den Brande disait à la Chambre : “plus un franc flamand pour la sidérurgie wallonne”. Même Willy De Clercq, ministre des Finances, d’ordinaire assez modéré, réclamait un impôt wallon pour financer la sidérurgie… ”

Son parcours ministériel fut interrompu en 1998, lorsque, sous la pression des membres de son parti, il quitta le ministère des Finances pour devenir président du PSC qui devint plus tard le CDH.

Il faut dire qu’à l’époque, il était totalement inconcevable qu’un ministre, vice-Premier de surcroit, cumule cette fonction avec la présidence d’un parti politique ! Aujourd’hui, les ministres cumulent sans vergogne : “ Sans doute sont-ils plus doués que moi ”, sourit-il…

En fait, cette présidence du PSC, il n’en voulait pas : “ Je n’avais jamais caché que ce n’était pas ma tasse de thé. Je l’ai refusée pendant longtemps. Je disais : j’essaye d’être un bon ministre mais je n’ai pas les qualités spécifiques pour être président de parti. ” Mais le parti, raconte-t-il, était en complet désarroi “ suite à la présidence de Charles-Ferdinand Nothomb. On annonçait une catastrophe électorale. Je me suis donc porté candidat à la présidence en précisant d’emblée qu’au lendemain des élections de juin 1999, c’est Joëlle Milquet qui me succèderait ”. Joëlle Milquet et Benoît Lutgen n’ont ainsi rien inventé… “J ’étais certain que Joëlle Milquet était la personne qui convenait : elle seule était capable de changer radicalement le PSC. Et même si cela ne s’est pas encore traduit par des gains électoraux substantiels, elle a démontré qu’elle avait toute la capacité de relever le défi. Ce qu’elle a très bien fait .”

Pendant ce temps-là, il ne s’en cache pas, Philippe Maystadt surveillait les fonctions internationales disponibles.

On lui avait déjà proposé, avec l’appui de Dominique Strauss-Kahn, aujourd’hui président du Fonds monétaire international, la présidence de la Berd (Banque européenne de reconstruction et de développement), à Londres. Mais les pressions étaient telles qu’il avait donc finalement accepté d’être président… du PSC. Puis, sans qu’il s’y attende, le ministre italien des Finances, Ciampi, qui devint plus tard président de la République italienne, accepta que le poste de président de la BEI – qui revenait normalement à un Italien – soit confié à Philippe Maystadt.

Personne ne l’a regretté, surtout pas lui, surtout pas les autres pays qui lui ont exceptionnellement confié un deuxième mandat.

Et de ce poste d’observation, que pense-t-il de l’évolution politique belge ? La réponse fuse, comme une évidence : “ Il y a une chose qui me frappe et qui fait que je serais sans doute incapable de revenir en politique : c’est l’influence des médias sur la vie politique. Vu de l’extérieur, c’est un changement majeur. Je ne pense pas spécialement à la presse écrite, mais bien aux médias audiovisuels et à tout ce qui tourne autour de l’Internet. ”

Il s’explique : “ Quand j’étais ministre, la politique, c’était encore des idées. Je passais énormément de temps à expliquer, à persuader, à convaincre pourquoi, par exemple, il fallait absolument assainir les finances publiques, réduire le poids de la dette, pourquoi les critères de Maastricht n’étaient pas une imposition de l’extérieur mais une nécessité intérieure. Pratiquement tous les soirs, j’allais expliquer cela, parfois dans des petites salles. Aujourd’hui, tout est différent. Dans l’univers hypermédiatisé, les hommes et les femmes politiques doivent toucher, émouvoir, faire impression, attirer la sympathie. Avant, la politique, c’était surtout un débat. Aujourd’hui, c’est devenu, me semble-t-il, une sorte de beauty contest, de concours de beauté… ! ”

Et vlan.

Philippe Maystadt admet qu’il y a des exceptions. Herman Van Rompuy. Mais précisément, c’est une exception. Tous les hommes politiques, concède-t-il, ne tombent pas dans ce piège-là, mais la vie est devenue difficile, précisément pour ceux qui ne veulent pas y entrer : “ Récemment, un jeune ministre Ecolo, plutôt du genre à étudier ses dossiers, me disait : j’ai du mal à exister face à des brutes médiatiques… ”

Donc, pour Philippe Maystadt, l’image a remplacé le message. Et c’est bien dommage.

Un exemple : Michel Daerden. Dans son émission des “12 travaux”, on lui demande quel sera l’avenir des Pensions. Réponse du ministre : “Tant que Papa est là, ne vous en faites pas… !” Cela a sidéré Philippe Maystadt : “ Il y a dix ans, le ministre des Pensions aurait expliqué la situation. Il aurait sans doute dit aussi Ne vous en faites pas. Mais pour telle et telle raison, voici les chiffres. Ici, il s’agit moins de convaincre que de séduire. Il s’agit moins d’argumenter que de plaire .”

Il ajoute, décidément intarissable sur le sujet : “ Je pense que c’est un réel problème. Car gouverner, cela exige du recul, de la patience, de la réflexion, de la mémoire. Il faut s’inscrire dans le temps. Or à présent, c’est la logique de l’immédiateté qui s’impose aux hommes et aux femmes politiques. Ils doivent sans cesse réagir au plus vite, soumis qu’ils sont aux diktats des moyens de communications ultrarapides : SMS, Internet, Twitter. ”

Sa conclusion ? “ On vient parfois me dire : ce n’est plus comme de votre temps : les ministres ne sont plus aussi bons. Si, évidemment, il y a toujours des ministres compétents, sérieux, intègres, mais ils doivent évoluer dans un environnement médiatique qui rend le travail plus difficile, sans céder au “savoir-plaire” plutôt qu’au “savoir-faire”. Moi, j’aurais vraiment du mal. Je n’ai jamais eu envie de revenir et surtout pas dans ces conditions-là .”

© La Libre Belgique 2009

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