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Armée

Kamensky, comme un mirage au-dessus de Kandahar

Martin Buxant

Mis en ligne le 25/01/2010

Cédric Kamensky, un Bruxellois, est pilote de F-16, dans l’armée belge. Il a commandé le détachement et les six avions de chasse belges à Kandahar en Afghanistan, durant les quatre derniers mois. Témoignage exclusif.
Portrait

Tom Cruise était Maverick dans Top Gun. Cédric Kamensky est "CO Stingers" dans l’armée belge. Ouvrez les cockpits. Il a 38 ans, il est Bruxellois, jusque-là rien d’original. Mais lui a le teint hâlé par quatre mois passés sous le soleil cuisant du sud afghan. Fait rarissime, un pilote de chasse, chef d’escadrille F-16, accepte d’évoquer, à visage découvert, ses différents faits d’armes. Voici le major AVI BEM Cédric Kamensky.

Yves Leterme, qui a croisé Kamensky lors d’une récente visite aux troupes belges en Afghanistan, dit de lui : "Il est impressionnant, celui-là." On transmet. Le major est flatté. Il entame : "J’ai toujours rêvé aussi loin que je me rappelle de devenir pilote, dit-il, assis dans un bureau de l’état-major belge à Evere. Depuis tout petit, j’ai voulu devenir pilote, par tous les moyens." A 16 ans, Cédric intègre l’école des cadets, une école préparatoire militaire. Avant de réussir l’examen d’entrée de l’école militaire. Il est ensuite sélectionné comme candidat pilote. D’une voix basse : "La sélection est draconienne. La première sélection est médicale et elle est terrible. Il y a notamment la vue, l’ouïe et le souffle qui doivent être parfaits. En moyenne, seul un candidat sur dix passe à travers les mailles de la sélection. Nous étions 950 candidats à l’entrée de l’école militaire, onze ont été acceptés à la formation pilote. Et quatre volent aujourd’hui sur F-16." Il poursuit : "C’est une formation très complète, dit-il modestement. Je crois qu’on a le même niveau intellectuel qu’à l’université, mais on a ensuite la formation militaire. On ne va pas boire un verre à la Bécasse après ses cours."

Premiers vols sur F-16 en 1997, intégration à une escadrille opérationnelle en 1998. Il opte pour la carrière d’officier supérieur, passe son brevet d’état-major. Et réintègre une escadrille de pilotes à Florennes comme commandant.

Alors, le quotidien d’un pilote de chasse ? "On vole au-dessus du territoire belge à haute altitude, pour tout ce qui est des missions d’entrainement. On effectue des entrainements avec d’autres pays environ une fois par an." Et puis, on part à la guerre.

En 1999, Kamensky participe à sa première opération : la guerre des Balkans. "Nous étions basés en Italie et de là nous avons participé aux frappes aériennes sur la Serbie." Dix années s’écoulent et voilà que les troupes belges partent pour l’Afghanistan dans le cadre d’une opération de l’Otan. Et que six avions de combat F-16 sont déployés par la Belgique à Kandahar la grande base militaire du sud afghan. C’est l’heure H pour Cédric Kamensky. En septembre 2009, il devient commandant du détachement belge à Kandahar.

"La peur ? Non , dit-il. Un peu de stress. C’était un défi énorme , poursuit-il en passant en revue ces quatre derniers mois. J’étais honoré, un peu nerveux. Et puis quitter sa famille pendant si longtemps ce n’est pas facile" , ajoute ce papa de deux petites filles. Six F-16 belges, huit pilotes belges, quatre missions planifiées chaque jour (un vol de jour, un vol de nuit). Deux pilotes en alerte, un pilote de repos. Et Cédric Kamensky comme chef de détachement. La machine doit tourner. C’est la guerre. "On est entrainés pour voler dans des conditions très difficiles, donc nous n’avons pas connu de souci majeur. Je dirais, qu’au contraire, ça s’est bien passé au niveau de l’adaptation. Notre entrainement dans des exercices internationaux est payant." Les avions de combat belges sont utilisés pour "la mission à la mode depuis quelques années" : le support des troupes au sol. "On était là-bas pour ça et on a fait notre travail. On vole et on supporte les troupes de l’Isaf (Opération de l’Otan en Afghanistan) qui essaye de pacifier l’Afghanistan . En général, la mission est de trois heures de vol avec deux heures d’assistance des gars au sol. On travaille essentiellement avec les Britanniques et les Américains. Mais on a aussi dû aider les troupes polonaises, italiennes et espagnoles. Nous avions des missions de combat au-dessus de tout l’Afghanistan, même si on a surtout volé dans le Sud dans la vallée d’Henman dans laquelle de nombreux combats ont lieu. Beaucoup d’accrochages se déroulent dans cette vallée."

Cible localisée. "Quand on ouvre le feu, c’est mécanique. C’est notre métier. Nous avons des restrictions très importantes décidées par l’Etat belge, avant d’ouvrir le feu. Tous les pilotes ont été briefés sur ces règles d’engagement. Tout est intégré sur une check-list qu’on embarque à bord. Point par point, le pilote passe en revue la liste avant d’ouvrir le feu. Si le feu est vert, on n’a pas d’état d’âme. On fait le job qu’on nous demande de faire pour supporter les troupes au sol."

Et si la mission tournait mal ?

Que les pilotes devaient s’éjecter avec le risque de se voir en plein territoire hostile - comme dans les films " Il y a quand même un état d’esprit qui nous occupe quand on vole en Afghanistan. On sait que le territoire est occupé par nos troupes, mais c’est clair que ce n’est pas comme voler au-dessus de la Belgique. Clairement, on conscientise les pilotes là-dessus. Maintenant, vous dire qu’on a peur. Non. Une fois que l’avion tourne, on se concentre sur la mission. Le danger reste présent en tête, mais n’occulte pas la mission . Les gars sont volontaires pour partir en opération. Il y a beaucoup de demandes. Moi, en tant que commandant d’escadrille, je dois faire des choix. Sur les 115 Belges à Kandahar, il n’y a que des volontaires."

Les pilotes de F-16 sont les stars de l’armée, c’est bien connu. Mais Cédric Kamensky, pourtant, tempère. "Non, on n’a pas envie d’être des stars ! De facto, on nous met parfois un peu sous les projecteurs puisqu’on a été tellement sélectionnés pour atteindre cette position-là. On travaille dans le respect de tout le monde dans le détachement. Il n’y a aucun privilège pour les pilotes. Même si c’est vrai que parfois certains pilotes peuvent parfois se profiler comme des stars. Mais si on commence comme cela, la mauvaise ambiance s’installe rapidement dans un détachement . A Kandahar, il faut les mêmes activités que tout le personnel, y compris le plus petit des personnels. Il n’y a pas de caste des pilotes."

Il hésite à émettre un commentaire politique. Puis se lance : "Avec cette mission, je pense vraiment qu’on contribue à un effort humanitaire pour pacifier la région. Je pense sincèrement que notre mission concourt à ce que les gens vivent mieux en Afghanistan, mais aussi ici en Belgique et partout sur la planète." Il dit recevoir "énormément" de soutien de ses amis et de personnes plus éloignées : "Ils nous remercient de sacrifier quatre mois de notre vie familiale pour essayer d’amener la paix dans le monde."

La famille, justement. Quitter sa femme, ses deux petites filles pendant quatre mois. "C’était l’inconnu pour moi. J’étais sceptique, mais finalement ça s’est très bien passé, on a pas mal de moyens de communication là-bas. Régulièrement, le pilote se mettait devant un ordinateur, je skypais avec ma famille pour pouvoir encore un peu avoir la mainmise sur les deux enfants..." Le retour à Bruxelles ? "Les vingt-quatre premières heures, c’est assez incroyable. On ne se rend plus compte du luxe qui nous entoure en Belgique. C’est impressionnant, la première fois qu’on retourne dans une grande surface. Mais pour le reste la réintégration se passe facilement."

En principe, souffle-t-il, "on peut voler jusqu’à 56 ans" . Mais un F-16, ça use son homme. Les accélérations usent le dos et la nuque. Au bout de quinze ans de F-16, les pilotes aiment se tourner vers une autre machine. Pour le reste, rayon hobbies, Cédric Kamensky joue au tennis, au badminton, et passe énormément de temps en famille. "Il y a moyen d’encore vivre même si on fait une carrière de pilote" , sourit-il.

Il pleut sur Evere ce vendredi-là. Les lunettes Ray-Ban resteront dans leur étui.

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