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Dandy de grand chemin
PORTRAIT ERIC DE BELLEFROID
Mis en ligne le 11/02/2010
Flanqué de Maurice Clavel et d’André Glucksmann, on ne voyait et n’entendait que lui, avec ses effets de manche et son verbe fluide. Celui qui était né en 1948 à Béni Saf, en Algérie, ne s’appelait pas encore BHL, mais c’était bien parti. Il portait une chemise blanche largement échancrée, contrastant avec l’ample chevelure noire d’un de ces normaliens surdoués qui refaisaient le monde chaque soir au Quartier latin. Près de dix ans après le Mai radical-festif qu’on sait. Faisant écho ce soir-là à l’œuvre de Soljénitsyne, qu’il avait un temps vivement réfutée, il s’était alors fait le porte-parole du goulag. Il venait justement de publier “La barbarie à visage humain” (1977), où il s’était d’emblée baptisé en ces mots devenus célèbres : “Je suis l’enfant naturel d’un couple diabolique, le fascisme et le stalinisme […] contemporain d’un étrange crépuscule”. Des horizons tout neufs, à l’évidence, étaient en train de se lever sur le monde, près de dix ans avant la chute du Mur. Et sur une vieille gauche enkystée, même si le Parti communiste de Georges Marchais, continuant de faire rigoureusement allégeance à Moscou, demeurait obstinément sourd à la flamboyance de ce nouveau discours anti-totalitaire.
Mais Bernard-Henri Lévy, au soir de la vie de Jean-Paul Sartre (1905-1980), inaugurait aussi une espèce inédite d’intellectuels appelés à être dits dorénavant “médiatiques”. Un terrain où il allait brillamment s’illustrer, de préférence dans les pays les plus dévastés de la planète, à l’égal d’un Bernard Kouchner avec son stéthoscope et ses sacs de riz. Ce qui ne devait pas l’empêcher, mais un peu plus tard, de propager sa bonne parole dans les cercles les plus mondains. Un phénomène était né, un style à tout le moins. Qui devait, sans tarder, aligner les livres. Des essais la plupart du temps mais aussi des romans, des recueils de chroniques, une pièce de théâtre, un ou deux films. En quoi, finalement, il allait essayer de réinventer un journalisme d’action tel que l’aurait un peu conçu Albert Camus. Parce que du Bangladesh (“Les Indes rouges”, 1973) au Darfour, il serait présent sur tous les théâtres d’opérations humanitaires du globe. Jamais loin du conflit israélo-palestinien, et tandis qu’il s’impliquera très hardiment à Sarajevo, puis au Kosovo, au milieu des années 1990, il se multiplie en Afghanistan depuis toujours, introduisant là-bas du matériel radio dès après l’invasion soviétique de 1979. Il y retournera maintes fois, notamment pour une mission d’évaluation que lui assignera le président Chirac, et signera des grands reportages pour le compte du journal “Le Monde”.
Les journaux, en effet, se le disputent. Proche depuis longtemps de Jean Daniel et de son “Nouvel Observateur”, il est également titulaire d’un “Bloc-notes” dans “Le Point”. En même temps, il est directeur de collection chez Grasset, où il exerce un magistère éditorial prépondérant. Il n’en faudra pas davantage pour le taxer de cumul, de trafic d’influence et de mélange des genres. Il est vrai qu’à la longue, BHL, comme il est devenu de coutume de le nommer, a considérablement étoffé ses réseaux. Mais, si la droite française le revendique depuis longtemps, il ne reniera jamais sa fidélité à la gauche, sa “vraie famille”. Au moins en fournira-t-il la preuve lors de l’élection présidentielle de 2007, lorsqu’il soutiendra plus ou moins distinctement la candidature socialiste de Ségolène Royal, chantre de la “bravitude”, contre un Sarkozy qui compte tout de même au nombre de ses amis.
Pour autant, s’il a le cœur accroché à gauche, son discours transcende généralement les vieux clivages de partis. Il est vrai, au demeurant, que “Bernard” n’a jamais vraiment cultivé la fibre sociale. Ayant par ailleurs hérité de son père d’une très enviable fortune dans le négoce du bois, il est également un homme d’affaires avisé qui a tôt fait d’évoluer dans les milieux parisiens les plus huppés. Dans des salons qui ne sont pas tous littéraires. Pour la petite histoire, il collectionne les résidences. A Paris ou New York, mais aussi à Saint-Paul de Vence, Marrakech ou Tanger. Son mariage avec Arielle Dombasle achève assurément d’en faire un “people” très en vue, comme on dit si vilainement de nos jours. Ceci pour dire en vérité qu’il ne doit pas tout à ses livres, tant s’en faut, mais que l’argent en revanche ne l’a pas toujours desservi dans l’édification de son œuvre.
Car celle-ci, lors même qu’elle fut quelquefois vigoureusement décriée, est sans doute loin d’être négligeable. En 1984, il eût peut-être mérité le prix Goncourt avec son premier roman, “Le Diable en tête”, où il peint une fresque d’un romantisme frissonnant sur l’engagement politique lorsque, parti de 68, il confine au terrorisme palestinien. Voire encore, en 1988, avec son second roman, “Les Derniers Jours de Charles Baudelaire”. De “L’idéologie française” (1981) – où il explique que le fascisme est au cœur de l’identité française, avec Maurras et Pétain – aux “Aventures de la liberté” (1991), au prix de quelques erreurs grossières selon ses détracteurs, Raymond Aron allant jusqu’à le déclarer “perdu pour la vérité”, le philosophe a le mérite, à tout le moins, d’interroger la France sur son passé intellectuel et la cohérence de ses maitres à penser. Et ceci sans doute avant un remarquable “Siècle de Sartre” en 2000, à lire comme un roman lui aussi, où ce fidèle disciple du marxiste Althusser, qu’il avait connu de très près à l’Ecole normale supérieure, s’inscrit dans la filiation directe de l’existentialiste combattant.
Retour en Afghanistan. Au fil des ans et des voyages, Bernard-Henri Lévy a tissé un lien solide avec le chef de guerre tadjik et résolument anti-taliban Ahmed Shah Massoud, “lion du Panshir”, qui sera assassiné en la funeste année 2001. Jumelé au double attentat du 11 septembre, le meurtre du commandant Massoud, son ami, le commotionne gravement. Lui vient alors l’idée d’un nouvel ouvrage, enquête (trop ?) romancée sur la mort d’un journaliste américain égorgé par des séides d’al Qaeda. Dans “Qui a tué Daniel Pearl ?” (2003), BHL pousse l’audace jusqu’à la frayeur dans les quartiers coupe-gorge et putrides de Karachi, au Pakistan, où convergent toutes les pistes menant par hypothèse à la nébuleuse terroriste d’Oussama ben Laden. Lévy, aussitôt, repart en croisade. Il n’est pas peu fier de sa nouvelle trouvaille, le “fascislamisme”. En quoi l’Histoire le rattrape sur son thème fétiche : ce fascisme, brun, rouge ou vert pourquoi pas, qu’il importe de traquer à la racine, partout où il germe. Et collatéralement, pour ne pas dire consubstantiellement, l’antisémitisme qui ne manque jamais de s’y greffer. Jusqu’à déceler un antisémitisme inconscient dans certaines formes d’anti-américanisme, au temps que régnait encore sur le monde un chef de guerre nommé George W. Bush.
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