Abonnez-vous a La Libre Belgique

Opinion

D’abord enseignant de la langue maternelle

Jean-Marie de THIER (ancien professeur)

Mis en ligne le 08/03/2010

Depuis trente ans environ, la position du français dans les programmes d’étude a été réduite tant en contenu qu’en considération.

La crise de notre enseignement de base est illustrée depuis vingt ans par des distorsions de plus en plus apparentes dans la mise en œuvre des missions éducatives.

Disons les choses comme elles sont : en s’ouvrant aux attentes confuses du corps social, l’Ecole s’est mise en situation de renoncement par rapport à ses propres exigences de formation. L’ouverture au monde, incontrôlée puis vite incontrôlable, a généré toutes sortes de violences aux biens, à la langue, aux symboles, à l’autorité, aux enseignants eux-mêmes. Très vite aussi - sans qu’on sache quel phénomène a engendré l’autre - les vertus attachées aux notions de travail, de discipline, d’excellence ont été présentées comme discriminatoires voire anxiogènes et donc antidémocratiques. Sur ces points, pourtant essentiels, on a donc cédé. Alors, que faire pour sauver la part unique d’humanité et d’originalité qui sommeille en chaque enfant ?

D’abord regarder les choses en face et, s’il le faut, revenir aux "fondamentaux" de l’instruction et de la responsabilité éducative.

La première et, de mon point de vue, la plus pernicieuse des conversions de l’Ecole aux changements de la société concerne l’apprentissage de la langue maternelle. Soit dit en passant, la pertinence de ce jugement sévère et les conséquences désastreuses qui découlent d’une évolution incontrôlée dans ce sens devraient sauter aux yeux de tout observateur objectif. Les enquêtes PISA, guère flatteuses pour l’enseignement en Communauté française, ne font que confirmer une tendance catastrophique à l’inflation d’une certaine forme d’illettrisme - le comble pour l’institution scolaire ! - avec le corollaire, presque inévitable, de la montée des violences.

Depuis trente ans environ, la position du français dans les programmes d’étude a été réduite tant en contenu qu’en considération. On en a fait un fourretout, une plage d’occupations ludiques ouverte sur le monde et l’occasion aussi d’ouvrir la langue pratiquée à la "culture d’aujourd’hui". Sur ce dernier point, personne n’aurait à se chagriner si, dans l’esprit de nos réformateurs, il ne fallait que cesse parallèlement et partout la ségrégation par le savoir ancien et par les acquis "rétrogrades" de la tradition. On a donc réduit les critères de compétence linguistique, corrigé les normes orthographiques, bouleversé l’analyse, jeté aux orties les livres du passé et la plupart des auteurs de référence avec eux, privilégié l’actualité vaporeuse, forcé en somme les professeurs à renoncer à des exigences et à des expériences légitimes de rigueur et de clarté pour libérer les élèves de l’esprit des règles et des impératifs de la méthode.

Les conséquences d’une telle orientation débordent évidemment le cadre d’un cours "préparatoire" de français. Que de difficultés sont nées des insuffisances du début et se sont progressivement amplifiées par la suite pour faire comprendre les diverses matières du programme, voire les consignes mêmes qui encadrent le travail en classe, à domicile ou lors des évaluations. La méconnaissance du vocabulaire de base et des règles élémentaires de la syntaxe, le massacre de l’orthographe grammaticale (l’autre peut être amendée) et de la ponctuation, la confusion permanente des niveaux de langue ne peuvent qu’entrainer par la suite l’incompréhension d’un exposé simple, le blocage devant le sens d’une question ou l’astuce d’un piège grossier, l’incapacité finale à formuler ou à reformuler avec précision une idée charpentée. Combien de fois n’ai-je pas dû généreusement signifier à des élèves en perdition pendant un examen : Vous ne répondez pas à la question ! les ramenant aussitôt à la formulation de celle-ci ?

Comment dire ce qu’on n’a pas compris ? Comment dire ce qu’on a compris mais qu’on est incapable d’exprimer ? Le décrochage d’un grand nombre d’élèves commence souvent par ces deux questions latentes. Tous les processus et rythmes d’apprentissage en groupe se trouvent alors déchirés en abimes d’incompréhensions et d’ennui, les élèves normalement compétents étant les premiers à payer les frais de redites et de récupérations qu’imposent les lacunes récurrentes des autres. Trop souvent échaudés, les professeurs se découragent et, dans la crainte d’un constat de faiblesse généralisé, adaptent leurs exigences à la nécessité d’une réussite pour le plus grand nombre Est-ce cela "l’Ecole de la réussite" que l’on nous chante sur tous les tons ?

Qu’on veuille bien mettre entre parenthèses, pour un moment, le sempiternel débat entre anciens et modernes. Quels sont les objectifs fondamentaux d’une bonne formation ? telle est la question centrale qui devrait annuler les clivages et rappeler la perspective première d’une authentique démarche politique pour l’enseignement. Si l’on avait trouvé de nouvelles finalités et une méthode "sur mesure" qui puissent remplacer les meilleurs acquis de la tradition, cela se saurait. On ne peut pas soutenir en même temps que l’Ecole doit mieux préparer les jeunes aux défis du monde contemporain et porter atteinte, par des simplifications hasardeuses ou des innovations démagogiques, aux assises de toute l’instruction, en particulier aux compétences de pensée et d’expression qui permettent, notamment, d’entrer dans "la toile" sans risquer d’y être englouti

C’est pourquoi, au risque de déplaire, je dis avec une certaine gravité aux jeunes professeurs pour demain : gardez un enthousiasme lucide dans votre engagement. Les jeunes en âge de scolarité ont besoin plus que jamais d’une base solide de compétences simples, d’un ancrage fort et tout humain dans notre patrimoine de savoirs et d’expériences. Comment pourraient-ils "construire leur savoir" sans la présence d’un "passeur" d’Humanité, le professeur, qui a intégré la connaissance, l’a rendue vivante et aimable au point, dans le meilleur des cas, de transmettre l’au-delà des calculs et des prouesses intellectuelles : soi-même ?

Surtout, c’est dans l’enseignement des fondements - qui ne devrait souffrir aucune dissipation - que tout se joue. J’aimais à répéter que la langue maternelle s’apprend d’abord dans le ventre des mères, là où s’écoutent les premières musiques du monde, celles de la langue. Car il s’agit de préparer dès la naissance la mise en place d’une colonne vertébrale de signes et de mots indispensables pour faire face plus tard aux multiples débats d’un univers éclaté. Mais aussi pour l’après : quels exemples de caractère et quels témoignages, dont l’histoire et la littérature abondent - même pour les "petits" - pourront aider à comprendre les autres et à s’affirmer par des choix personnels ? Si un jour, quelqu’un vient vous demander des comptes sur votre manière de "voir" le programme, soyez en mesure, par votre pratique quotidienne et les exigences que vous vous serez imposées (notamment par vos exigences dans le domaine de la communication) de démontrer que vous avez d’abord répondu à ce besoin des élèves pour leur vie.

N’oubliez donc pas que tout enseignant est d’abord professeur de langue maternelle, quelle que soit sa formation. Il doit garantir un usage correct et sans cesse contrôlé de la communication linguistique, car tout passe par elle, rien ne lui est étranger. Autant la langue véhicule les subtilités de la pensée et les arts de la sensibilité, autant elle établit et sanctionne le droit et dit les théorèmes de la science ou de la mathématique. Sans elle, peu ou pas d’autonomie personnelle, d’accès serein à la pensée critique, de raffinements des mœurs, d’approfondissement lucide de la conscience. Et ce serait une grave erreur de penser que les jeunes élèves sont incapables de saisir confusément, dans le moment même de son énoncé, l’importance du rapport de la connaissance à la qualité du langage qui la signifie de façon particulière.

Il y a d’évidence un décloisonnement nécessaire à opérer dans l’école qui prétend former pour aujourd’hui : c’est celui de la connaissance pure et de la culture. Savoir beaucoup n’est pas grand-chose et les instruments modernes ne manquent pas pour accéder à la quantité; mais donner du sens - et finalement du gout, du plaisir - à un peu de savoir voilà le défi de tout enseignement durable pour tous. La vraie Ecole ne décide pas à qui iront les Prix Nobel, les châteaux et les fortunes plus tard. Cela viendra selon les mérites et les dispositions de chacun pourvu que personne ne soit privé de sa chance, coupé d’un monde qu’il n’a pas ou pas assez appris à lire et donc incapable d’y trouver sa place et de s’y exprimer.

Que la langue soit donc progressivement restaurée dans son autorité fonctionnelle et l’on pourra prétendre à nouveau que la formation scolaire conduit a minima, pour tous et au-delà des connaissances spécifiques, à l’autonomie et à l’épanouissement.

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page