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Météo | Tempête du 14 juillet

Ciney reprend doucement ses esprits

Jean-Claude Matgen

Mis en ligne le 30/07/2010

La ville garde de grosses cicatrices de l’orage d’il y a deux semaines. Elle panse ses plaies et se réjouit de l’élan de solidarité qu’a suscité le drame.
Reportage

Deux semaines après la tornade qui, le 14 juillet, a frappé Ciney et ses environs, la ville panse ses plaies. Celles-ci demeurent béantes en maints endroits et l’on sent bien que les Cinaciens n’ont pas tous surmonté ce qui a constitué pour eux un véritable traumatisme.

Place Monseu, sous un timide soleil matinal, des jeunes en maillot de bain jouent au football sur un tapis de sable dont la ville a fait recouvrir les pavés. Le kiosque à musique attend un prochain concert et sur les terrasses, quelques badauds sirotent un café ou la première bière de la journée.

Cela sent les vacances et la langueur de l’été. Mais à une encablure de là, les corps de métier s’affairent bruyamment autour de la collégiale, le symbole de la cité. La tempête a décapité l’église, sa tour s’est effondrée, tombant à grand fracas dans la nef et manquant de tuer net sœur Agnès qui assurait son tour de rôle dans le programme d’adoration perpétuelle. Dorénavant, la prière se déroule dans la salle paroissiale Saint-Nicolas alors que les messes dominicales ont lieu en l’église des Capucins.

"Sur le coup, j’ai été très secoué", nous confie le Doyen Pierre Renard. "Puis, je me suis dit, en homme de foi, qu’il y avait sans doute une explication à ce qui nous arrivait. Surtout, je me suis réjoui qu’il n’y ait pas eu de blessé, ni de mort. La leçon qu’il faut tirer de tout cela, est double. D’une part, un grand élan de solidarité a saisi la communauté cinacienne, et pas seulement les fidèles de la paroisse. J’ai reçu des dizaines de mots d’encouragement et les gens s’entraident concrètement, en prenant des personnes âgées en charge par exemple. D’autre part, les autorités communales, la Région wallonne, les Monuments et les sites (NDLR : la collégiale est classée) , la fabrique d’église ont réagi au quart de tour. Les travaux de restauration ont commencé sans délai. Certains de mes paroissiens m’ont dit qu’ils ne les verraient sans doute pas s’achever mais j’ai bon espoir que cela aille beaucoup plus vite que prévu."

Le frère du Doyen, l’abbé Philippe, fait le même constat. "Et pourtant, le 14 juillet, j’ai cru que tout était fini. Je me trouvais dans le presbytère, en face de la collégiale. Le vent a commencé à souffler, la pluie à battre, toute la maison tremblait, des vitres ont explosé, on voyait des ardoises s’envoler du toit. Je me suis caché sous une table robuste, gagné par une peur presque animale. Soudain, j’ai entendu un bruit énorme. J’ai cru que cela venait de l’école de la Providence, dont le toit a été soufflé. Et puis, quand un quart d’heure plus tard tout est redevenu calme, je suis sorti et j’ai découvert le trou béant laissé par le clocher de la collégiale. C’était une vision apocalyptique, je n’exagère pas. Avec l’assistant paroissial, M. Marseille, nous nous sommes précipités vers l’église. Et nous avons vu sœur Agnès sortir des gravats. Elle a eu de la chance. La porte de la chapelle a été ouverte par une rafale de vent et elle s’est levée pour la fermer. C’est à ce moment-là que le clocher s’est effondré dans la nef centrale."

L’abbé Philippe, qui a prévenu son frère, en retraite non loin de Ciney au moment du drame, ressent une frayeur rétrospective : "Le lendemain, 15 juillet, à la même heure, je devais célébrer la messe d’enterrement d’un Cinacien très populaire dans la région. Si la tempête s’était produite ce jour-là, nous aurions compté les morts par dizaines".

Des morts, il n’y en a pas eu. Mais les dégâts, eux, sont considérables. Et on peut les constater un peu partout en ville. Sur le parking du hall des sports, jonché de morceaux d’ardoise, en levant le nez sur les toitures de nombreux édifices publics, des écoles notamment, ou de maisons particulières.

Certains quartiers, comme celui du Congo, au-delà de la gare, ont trinqué plus que d’autres. Le long de la route d’Achêne, on ne compte plus les toits bâchés de noir ou de vert, les jardins saccagés, les bouquets d’arbres fauchés et parfois même hachés menu, dont les silhouettes démembrées tracent de vilaines cicatrices dans le paysage champêtre.

Sur les hauteurs, se trouve un carrefour que le vent a littéralement balayé. D’un côté de la chaussée, au milieu d’un champ, gît un pylône électrique, cassé en deux. En face, on découvre le squelette de ce qui fut le garage François. Ce concessionnaire Volkswagen gérait un bâtiment d’un étage tout en vitrines. Il n’en reste que des miettes. On dirait qu’une main gigantesque l’a broyé comme on chiffonne une feuille de papier.

Autre spectacle de désolation, à très grande échelle celui-là, celui offert par le parc du château de la Haute, où vit la famille de Hulst. La maitresse de maison s’apprêtait à faire ses courses et avait engagé sa voiture dans l’élégante allée du château quand elle s’est rendu compte que le mécanisme d’ouverture de la grille ne fonctionnait pas.

"Le temps de rebrousser chemin, le vent s’est levé avec une brutalité indescriptible, la pluie est tombée à seaux. J’ai voulu ranger la voiture au garage mais les portes battaient contre le mur. J’étais trempée en rentrant chez moi. J’avais pris la précaution de fermer toutes les fenêtres du château mais celle de la cuisine, au premier étage, s’est ouverte à la volée. J’ai vu la porte de la pièce bouger, j’ai voulu aller la fermer mais une rafale l’a arrachée de ses gonds. On entendait des bruits immenses; c’étaient des cheminées et des morceaux de corniche qui tombaient dans la cour. Je me suis réfugiée entre deux murs épais et j’ai tenté d’alerter mon mari mais les communications ne passaient pas."

Quand Mme de Hulst a enfin pu prévenir son mari, celui-ci a aussitôt pris la route de Ciney. Il a mis trois heures pour arriver chez lui, slalomant sans cesse sur des routes encombrées de branches voire d’arbres entiers et parfois coupées à la circulation. "Mes deux fils, dont l’un vit à Amsterdam et l’autre à Bruxelles, et ma fille, qui participait à un camp scout, sont également revenus illico. Quand nous avons pris la mesure de l’ampleur des dégâts, nous avons tous pleuré. Un de mes amis a comparé ce qui nous est arrivé à un viol. Et c’est exactement l’impression que nous ressentons. Mais nous réalisons en même temps que nous avons eu de la chance dans notre malheur car nous sommes tous en vie."

Il n’empêche, on peut imaginer ce que doit représenter pour les propriétaires d’un bien familial vieux de plusieurs siècles la perte quasi totale d’un parc contenant plusieurs centaines d’arbres majestueux.

Ils ont été déracinés, coupés en deux, jetés à terre dans un désordre que les travaux de déblaiement menés sans relâche depuis deux semaines ne suffisent pas à masquer. Le spectacle fait songer à un bombardement.

Les de Hulst ont pu mesurer la force de l’amitié. "Via Facebook, nous avons raconté à nos proches ce qui nous était arrivé. Ils ont débarqué par dizaines pour nous aider et pendant des jours, nous avons travaillé d’arrache-pied, avec l’aide de bucherons et de professionnels mais aussi avec celle de bénévoles qui se sont relayés à notre chevet. Cela met énormément de baume au cœur même si, aujourd’hui, maintenant que nous nous retrouvons seuls, nous subissons le contrecoup de ce qui nous est arrivé et réalisons que c’est de l’ordre de l’irréversible."

Mme de Hulst en veut par ailleurs aux autorités communales qui, se plaint-elle, ont tardé à bouger. "Nous étions privés d’électricité, démunis de tout et pourtant, nous n’avons pas reçu la moindre visite, personne n’a pris de nos nouvelles. Il a fallu que nous signalions nos ennuis pour que l’on se soucie de nous."

En ville, à côté de certaines critiques ("on a trop parlé de la collégiale, monsieur, pas assez des petites gens qui ont aussi souffert de gros dégâts"), on se montre plus compréhensif à l’égard des édiles municipaux. "Il ne faut pas oublier que nous avons été frappés par un phénomène exceptionnel et ravageur. On ne savait plus où donner de la tête," explique ce cafetier, qui n’a jamais vécu pareil évènement en 60 ans d’existence.

Frédérique, qui tient le salon de coiffure "L’Hair du temps", juste en face de la collégiale, ne dit pas autre chose : "J’ai cru que ma vitrine allait exploser, que nous allions y passer. Ma sœur, qui était sur la route, a foncé jusqu’ici, en pleurs. Dis-moi que tu es vivante, me criait-elle, cinq minutes encore après être entrée dans le salon. Il faut croire que je suis protégée "

A Ciney, la vie reprend son cours. Aujourd’hui, il est surtout question de régler la paperasserie avec les compagnies d’assurances et les corps de métier, de faire disparaitre au plus vite les traces matérielles de la tornade.

"On en découvre encore qu’on n’avait pas repérées tout de suite", nous dit un pompier local. Qui, comme beaucoup de ses concitoyens, espère que le resserrement des liens entre les Cinaciens sera durable et ne s’envolera pas comme tuile au vent.

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