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Entretien

"Un test obligatoire avant d’entrer aux études"

Laurent Gérard

Mis en ligne le 31/07/2010

Le recteur des Facs de Namur prend sa retraite. Le Père Scheuer défend un test pour chaque élève issu de rhéto, “pour choisir en connaissance de cause”.

Ayant atteint la limite d’âge (65 ans), le père Scheuer n’accomplira pas la dernière année de son 3e mandat de recteur des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur. Au 1er septembre, il cèdera le relai au professeur de droit Yves Poullet, qui sera le premier non-jésuite à ce poste. Il faut dire que les jésuites se font rares dans notre pays. A Namur, il n’en restera plus que deux après le départ de Michel Scheuer.

En onze ans, l’université a-t-elle changé ?

Aujourd’hui, le grand défi de l’enseignement supérieur en Belgique francophone, c’est qu’on nous demande à la fois d’être ouverts à tous - ce qui est une très bonne chose - et d’être une université de pointe en recherche. Par rapport à d’autres pays occidentaux, c’est un défi énorme. Aux Etats-Unis, les institutions de pointe ne sont pas des universités de masse.

Quels sont les autres défis ?

Le deuxième défi, c’est le système de l’enveloppe fermée. La Communauté française met dans une enveloppe le budget de l’ensemble des universités. Ce budget se répartit ensuite en fonction du nombre d’étudiants de chaque université, pondéré (un étudiant en médecine coute plus cher qu’en philosophie). Quelle que soit l’augmentation du nombre d’étudiants, il n’y a donc pas augmentation du budget dans l’enveloppe. Or, en dix ans, il y a eu 15 000 étudiants en plus. Le financement par étudiant s’écroule, le défi étant d’assurer la même qualité d’encadrement.

On n’y parvient pas toujours…

On fait ce qu’on peut.

Les taux d’échec ont-ils augmenté durant cette période ? Y avait-il, par exemple, déjà 50 % d’échec en première ?

Oui. On pourrait donc dire que malgré tous les efforts faits dans les universités, on n’améliore pas le taux de réussite en première. Inversement on peut se réjouir qu’on ne l’aggrave pas. Mais cela reste élevé. Les enseignants en 1ère année font deux métiers très différents : l’orientation de jeunes et l’enseignement. Pourquoi ? Parce qu’en Belgique francophone, tout élève ayant réussi ses secondaires peut entrer dans n’importe quelle section à l’université. Donc, l’élève qui a eu maths faibles et science faible a accès à la médecine, à la physique, etc. Dans certains cas, c’est merveilleux et ça réussit. Mais dans d’autres, c’est la catastrophe et il faut réorienter ces jeunes. Cela demande beaucoup d’investissement.

Vous seriez favorable à une orientation plus “dirigée” à l’entrée de l’université ?

Je serais favorable à un test. Prenons l’exemple de la médecine. Il faudrait que tout jeune sortant du secondaire, avant de commencer ses études, soit confronté à un test de connaissance. Non pas pour l’empêcher d’entrer, mais pour qu’il se rende compte de l’adéquation relative ou de l’inadéquation entre ce qu’il a acquis à la fin de sa rhéto et ce que l’université décide qu’il doit connaitre au moment où il rentre en 1ère médecine. Je suis un adversaire du numerus clausus, ainsi que d’un examen d’entrée ou un concours, mais un test obligatoire aiderait les jeunes à éviter des accidents qui constituent un problème pour les finances publiques et sur le plan humain.

Etes-vous favorable à un tel test à l’entrée de toutes les études ?

Absolument, un test obligatoire, à la fin de la rhéto, fin juin, pour toutes les études. Cela aiderait à choisir en connaissance de cause.

Un troisième défi ?

Oui. Quelle formation l’université doit-elle donner au jeune sortant d’humanités, qui exercera demain des responsabilités importantes. Il a besoin d’une bonne formation en physique s’il choisit la physique, ou en histoire s’il choisit l’histoire, mais il a aussi besoin que les questions de sens, philosophiques et d’interdisciplinarité soient traitées. Il faut que l’expérience universitaire les amène à ouvrir leur horizon.

Et il existe une tendance à laisser tomber ce pan de la formation ?

Oui. Or, aujourd’hui, quelle que soit la discipline choisie par l’étudiant, on ne pourra pas tout lui apprendre, tellement le savoir s’est développé. L’important est qu’il sache comment apprendre, où trouver l’information.

Encore un défi ?

Dans tout ce mouvement de massification des universités, il faut que le jeune puisse trouver une attention personnelle. Que l’université ne soit pas seulement des groupes, mais aussi des individus. A Namur, tous les enseignants, les assistants ont un bureau sur place et l’étudiant sait qu’il peut aller frapper à la porte. C’est extrêmement important car les jeunes d’aujourd’hui ont de plus en plus besoin de pouvoir parler seul à seul avec des adultes. On a mis sur pied, ici, avec la Fac de Gembloux et les Hautes Ecoles de Namur, un programme qui s’appelle Rebond, destiné aux jeunes de 1ère année qui, en janvier, ont décroché et que l’on va réorienter, en leur permettant de découvrir d’autres études et un métier. Cette expérience nous a montré que les vrais problèmes ne sont pas de l’ordre des études, mais familial, sentimental, pécuniaire

Ce programme résulte d’une collaboration sur base géographique. La réorganisation de l’enseignement supérieur francophone a, par contre, suivi un schéma confessionnel. A-t-on pris la bonne direction ?

En 2004, le politique a imposé le regroupement des universités selon les piliers traditionnels belges : confessionnel (autour de l’UCL, NdlR), libre-pensée (ULB) et enseignement d’Etat (ULG). Ici, en province de Namur, on collabore tous réseaux confondus pour toute une série de choses concrètes (partage de locaux, accès aux bibliothèques, sport et culture ). Cela n’a jamais posé le moindre problème. Sur la question de la restructuration des universités en académies, on aurait aussi pu imaginer d’autres regroupements. A l’époque, on avait beaucoup de collaborations avec Gembloux, par exemple. Mais bon, c’est l’illustration que le poids des piliers reste une réalité dont il faut tenir compte, même si, à mon avis, on va progressivement en sortir.

Un autre équilibre est à trouver entre le local et le transversal.

Entre cette notion de regroupement, qui est indispensable - on ne peut plus continuer avec cet émiettement - et la capacité d’initiative et de gestion qui doit rester la plus proche possible du terrain. C’est tout le travail en cours dans la constitution de la future UCLouvain. Par exemple, les questions d’enseignement de 1er cycle, de logement, d’inscriptions , il faut les gérer à Namur pour Namur, à Mons pour les FUCaM Mais pour la gestion de la recherche à un niveau important ou l’accès aux financements européens, si on ne regroupe pas nos forces, on n’existe plus.

Dès lors, les facultés seront-elles intégrées ? Aura-t-on, par exemple, une seule Fac de droit pour toute l’UCLouvain (issue de la fusion entre UCL, Namur, FUCaM et Saint-Louis) ?

On n’a pas encore pris de décision mais cela va dans le sens suivant. Les 1ers cycles sont clairement autonomes dans chaque lieu mais doivent se parler. Pour les 2nds cycles, l’idée est de réaliser dans l’organigramme ce que l’on vit depuis les programmes de Bologne. A cette époque, on avait dit qu’on ne pouvait pas faire les mêmes spécialisations à Namur et à Louvain. Si on fait la physique nucléaire dans une des deux institutions, on ne la fait pas dans l’autre. On garde la capacité d’organiser les études de 2nd cycle dans les habilitations que nous avons, mais les spécialisations doivent être partagées.

On aura quand même, par exemple, un doyen de droit dans chaque unif ?

Il y aura "un doyen" (ou un autre titre) dans chacune des facultés, ainsi qu’"un conseil facultaire", qui continuera à gérer ce qui est de la responsabilité locale, et puis il y aura peut-être un des deux ou trois "doyens" qui sera "le super-doyen", et une espèce de "super-conseil facultaire", pour les questions transversales.

Les réticences à cette fusion ne sont pas minces. Vous êtes optimiste ?

Tout changement entraine des réticences. Plus on met en place une institution grande, plus il faut veiller à ce que les délégations de pouvoir soient suffisamment proches des opérateurs de terrain. Je suis raisonnablement optimiste. On a pris le temps qu’il fallait (la fusion juridique a également été reportée au 15 septembre 2011) pour que les gens comprennent bien les véritables enjeux. Il s’agit de la survie d’une université comme celle-ci en terme de seconds cycles et de recherche. En Allemagne, on est en train restructurer en dix universités de recherche pour tout le pays ! Et nous, il y a quelques mois, on était à neuf, pour quatre millions d’habitants !

Vous avez connu quatre ministres de l’Enseignement supérieur : Ancion, Dupuis, Simonet et Marcourt ? Vous avez des préférences ?

Je ne me prononcerai pas sur les personnes, mais bien sur les structures. Dans la législature précédente, on a eu la chance d’avoir l’enseignement supérieur et la recherche regroupés chez Mme Simonet. Maintenant, on a redécomposé les choses entre MM. Nollet (Recherche) et Marcourt (Enseignement), mais ni pour l’un ni pour l’autre, ce n’est le premier portefeuille. Marcourt est d’abord ministre wallon de l’Economie. Et Nollet a une palette assez large de compétences. Cela, je le regrette.

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