Belgique Reportage

Perché au sommet d’une colline entre Hotton et Manhay, le village d’Erezée domine une magnifique région de vallées et de forêts de sapin, au cœur de l’Ardenne. Marche-en-famenne, Barvaux et Durbuy ne sont qu’à quelques kilomètres. Mais l’agitation des centres urbains et l’activité touristique qui bat son plein à la belle saison ont épargné jusqu’à présent ce lieu enchanteur, dont les 300 habitants apprécient plus que tout la tranquilité.

Il y a douze ans pourtant, ce petit village préservé est ratrappé bien malgré lui par les tourments qui agitent notre monde. Notre pays, confronté (déjà) à un manque de places d’accueil pour les demandeurs d’asile, décide de loger quelques dizaines d’entre eux dans le centre de revalidation des Mutualités socialistes, situé juste en face de la maison communale. Les autorités locales et la direction du centre sont prises au dépourvu."Je m’en souviens encore, c’était le 10 novembre 1998, le jour de mon anniversaire" explique Christine Spaenjers, directrice du centre Belle-Vue. "Je m’apprêtais à partir quelques jours fêter cela à Paris lorsque le bourgmestre m’a téléphoné pour m’annoncer la nouvelle."

Quelques semaines plus tard, une cinquantaine de demandeurs d’asile arrivent à Erezée et s’installent au centre Belle-Vue. "Au départ, il s’agissait d’une solution temporaire" poursuit Christine Spaenjers. Mais le temporaire va rapidement prendre des allures de définitif. Et depuis douze ans, les 300 habitants du village ont pris l’habitude de croiser à la supérette ou à la sortie de l’école ces hommes et ces femmes à l’allure et au parcours bien différent des leurs. Des hommes et des femmes, qui ont parfois traversé la moitié du monde dans la benne d’un camion avant d’arriver là, et pour qui Erezée n’est qu’une étape sur la route, en attendant de savoir si la Belgique accepte ou non de leur accorder l’asile.

Contrairement à ce qui s’est passé à Bastogne, ou à Herbeumont le mois dernier, il n’y a pourtant jamais eu ici de levée de bouclier de la part des riverains. Et en douze ans de présence du centre, il n’y jamais eu non plus de mécontentement formellement exprimé à son encontre. "Il y a plusieurs raisons à cela" estime le père Robert Henrotte, curé du village. "Dès le départ, les responsables du centre et les autorités ont organisé une réunion avec les habitants pour les informer" se souvient-il. Il y a aussi probablement le fait que le centre héberge en majorité des familles avec enfants.

Des enfants, scolarisés dans la petite école du village, qui a dû elle aussi s’occuper de leur accueil avec les moyens du bord. "Il y a ici 5 enseignants pour 17 élèves en maternelle et 40 en primaire" explique madame Isabelle, directrice de l’école. "C’est sûr que nous n’avons pas de moyens suffisants pour accueillir ces enfants comme il le faudrait mais on s’est toujours débrouillé, et ça s’est toujours bien passé."

Les enfants du centre Belle-Vue ne restent généralement que quelques mois à l’école d’Erezée, le temps que le Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA) statue sur le dossier de leurs parents. Mais comme l’explique madame Isabelle "ils se font rapidement à la nouveauté. Généralement, ils parlent assez bien le français quand ils nous quittent. Et leur départ suscite souvent des cris et des larmes chez leurs camarades de classe." Il est vrai que le racisme ne fait pas partie du vocabulaire des enfants, se réjouit madame Isabelle. Mais c’est loin d’être aussi évident chez les adultes, comme le raconte Marie, dont le fils Johnatan est scolarisé à l’école du village.

Arrivée il y a quatre mois du Congo-Kinshasa, sa vie au centre Belle-Vue est rythmée par l’horaire de l’école. "Le matin j’amène mon fils à l’école. Je vais le chercher à midi. Puis je le ramène, et je vais le rechercher encore." Entre-temps, il n’y a guère de choses à faire. Les résidents qui le souhaitent peuvent suivre quelques heures par semaine des cours de français à Hotton. Les autres patientent, regardent le temps passer, en attendant des nouvelles de leur dossier à Bruxelles. "Quand je vais chercher mon fils à l’école, les autres maman ne me disent pas bonjour" poursuit Marie. "Je ressens une grande méfiance à mon égard."

Cohabitation harmonieuse ne signifie pas pour autant tisser des liens. "En douze ans ici, il n’y a qu’une seule famille de résidents qui a décidé de rester au village. Tous les autres partent s’installer à Bruxelles ou à Anvers dès qu’ils ont leurs papiers" explique encore Christine Spaenjers. "Mais chaque année, les résidents du centre organisent un souper multiculturel. Tous les habitants sont invités et on a chaque année une centaine de personnes qui y participent." On y retrouve également parfois des résidents, ou parmi les bénévoles qui aident au montage du décor lors du spectacle de la troupe théâtrale du village dont fait partie Robert Henrotte. "On nouait davantage de liens autrefois parce que les demandeurs d’asile restaient beaucoup plus longtemps au centre. Aujourd’hui, la procédure a changé et ils n’y restent plus que quelques mois."

En 2006, une poignée d’entre eux, devenu sans-papiers après le rejet de leur dossier, occupent durant 6 mois l’église du village. "Ça a été une période un peu folle, qui a mobilisé de nombreux habitants dans le comité de soutien" se souvient le curé, en exhibant de vieilles coupures de presse. "On a eu de nombreuses visites, y compris de parlementaires." Mais depuis lors, l’attention sur les réfugiés est un peu retombée. Et alors que les habitants d’Herbeumont s’insurgent contre l’arrivée de demandeurs d’asile dans un centre de vacances de leur commune, les habitants d’Erezée poursuivent avec tranquilité leur cohabitation avec les résidents du centre Belle-Vue. "La situation à Herbeumont est différente. Là-bas, on veut installer 400 demandeurs d’asile pour un village de 500 personnes. Ici, ils ne sont que 50 pour un village de 300" estime le bourgmestre d’Erezée Michel Jacquet (MR). " Je pense qu’un tel centre a tout à fait sa place dans une commune comme la nôtre, pour autant qu’un certain nombre de conditions soient respectées et ça a été le cas jusqu’à présent."

Il y a 9 mois, un autre centre des Mutualités socialistes, situé à Barvaux, a été lui aussi reconverti en centre d’accueil pour demandeurs d’asile. "Au départ les riverains ont protesté. Mais aujourd’hui, les velléités sont retombées" se réjouit Christine Spaenjers. "D’ailleurs, quand il y a eu les innondations récemment, plusieurs demandeurs d’asile sont allés donner un coup de main pour aider les habitants sinistrés. C’était très beau. Ça montre que la solidarité ne va pas que dans un sens."