Attentats: "D’ici 5 ans, ils pourraient prendre le contrôle d’une centrale nucléaire"

Jean-Claude Matgen, Olivier Le Bussy, Vincent Braun, Laurent Lambrecht, Pierre-François Lovens Publié le - Mis à jour le

Belgique

Gilles de Kerchove est le coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme. Il a répondu aux questions de "La Libre".

Pensez-vous que les sites nucléaires belges sont vulnérables ?

Je suis incapable de dire s’il y a des failles dans la protection des sites nucléaires. En revanche, je ne serais pas étonné que le secteur nucléaire devienne, dans le futur, la cible de cyberattaques.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Il y a eu un grand étonnement, en Belgique, lorsqu’on a appris que les communications de Belgacom avaient été interceptées par un service étranger. Cela avait conduit le gouvernement de l’époque à consacrer 10 millions d’euros à la cybersécurité. Je pense que c’est une urgence. Ma crainte est que les nouvelles technologies permettent à un individu isolé de commettre un attentat de grande ampleur.

La prochaine attaque pourrait être une cyberattaque ?

Je ne crois pas que le cyberterrorisme soit déjà une réalité. Mais je ne serais pas étonné qu’avant 5 ans, il y ait des tentatives d’utiliser Internet pour commettre des attentats. C’est-à-dire entrer dans le Scada (NDLR : Supervisory Control and Data Acquisition), le centre de gestion d’une centrale nucléaire, d’un barrage, d’un centre de contrôle aérien ou l’aiguillage des chemins de fer.

L’Etat islamique est-il en train de se renforcer dans ce domaine ?

Daech a montré une énorme sophistication dans l’utilisation des réseaux sociaux. Il y a des jeunes "geek" qui savent ce que c’est, une génération née avec Internet. A un moment donné, il y aura bien un gars avec un PhD en technologie de l’information qui sera capable d’entrer dans un système. Il y a aussi la menace de la miniaturisation des explosifs, ou encore la biotechnologie. Al-Qaïda dans la péninsule arabique a un magazine intitulé "Inspire". Dans un des premiers numéros, il y avait un article qui expliquait comment faire une bombe dans la cuisine de sa mère. Que se passera-t-il quand on en sera à "Comment élaborer un virus dans la cuisine de sa mère".

Comment pourrait se matérialiser ce type d’attaque ?

Il sera possible, à travers les biotechnologies de synthèse, de manipuler des virus de type Ebola. La Commission européenne réfléchit d’ailleurs à la façon de muscler la défense des Etats contre les cyberattaques.

Comment se situe à Belgique au niveau de la cybersécurité ?

Il faut distinguer trois dimensions : les capacités du département de la Défense, du gouvernement et des entreprises. Je pense que notre département de la Défense est assez bon en matière de cybersécurité. Ils n’ont, bien sûr, pas les capacités de représailles des Français, des Anglais ou des Américains. Mais en cas d’attaque, je pense que notre département de la Défense est assez bon. En revanche, je ne sais pas si le gouvernement est capable d’anticiper et de résoudre de grosses attaques. Au niveau des entreprises, je ne sais pas s’il y a un niveau de conscience suffisant du risque en matière de cybersécurité.

Que risquent les entreprises ?

Cela peut être le vol de secrets d’affaires, la destruction de systèmes informatiques, la planification d’attentats en pénétrant dans les systèmes.



"Avec un Daech affaibli, le risque d'attentat augmente"

Il faut améliorer les échanges d’informations entre Européens et repenser la culture de la sécurité en Belgique.

Au lendemain de la perquisition sanglante de Forest, le mardi 15 mars, vous aviez exprimé votre crainte de voir des attentats se produire sur notre sol. Annonce prémonitoire, hélas…

Trois éléments me faisaient et me font craindre des attentats en Europe. Primo, Daech recule en Syrie et en Irak mais c’est une organisation qui a toujours voulu manifester sa capacité d’agir, d’où une succession d’attentats au Liban, dans le Sinaï, en Turquie, à Paris, en Tunisie et maintenant à Bruxelles, des attentats qu’on ne voyait pas avant, quand Daech concentrait ses efforts sur la construction d’un califat. Secundo, la pression sur la Syrie pourrait aboutir à un retour massif de "combattants étrangers", à savoir de ressortissant européens. Enfin, on assiste à des mouvements inquiétants du leadership de Daech entre la Syrie et la Libye.

Que doit faire la Belgique de ses "returnees" ?

D’abord contrôler sérieusement leur dangerosité. C’est aux autorités judiciaires à le faire et à décider s’il faut les placer en détention préventive et les poursuivre, sachant qu’il n’est pas toujours facile d’établir la preuve qu’ils ont commis des crimes là-bas. A ce propos, l’Europe entend développer la récolte de preuves digitales, autrement dit de traces électroniques, mais c’est difficile car, pour le moment, les informations sont stockées dans des clouds situés en Californie. Pour y avoir accès, il faut passer par l’entraide judiciaire pénale, une procédure extrêmement lourde. Il faut simplifier les procédures et permettre aussi un accès direct aux données aux compagnies d’Internet. L’Europe a lancé un dialogue à ce sujet. Il faut aussi voir dans ceux qui reviennent de Syrie des sources potentielles de renseignements mais également de contre-propagande, car ils ont vécu dans le climat de brutalité et de folie que fait régner Daech et peuvent en témoigner.

Enfin, même si le discours est difficile à tenir dans le contexte émotionnel actuel, je prône à la fois un programme de réhabilitation et de prévention, passant par une politique de l’enseignement, de la jeunesse, de la culture, des sports, de l’emploi et de la villle. Je l’ai dit haut et fort aux ministres de l’Intérieur de l’Union réunis jeudi à Bruxelles.

La Belgique est considérée comme une base arrière du terrorisme, un maillon faible au niveau du renseignement. Votre avis.

Ce n’est pas mon rôle de distribuer des bons et des mauvais points. Nous avons de bons policiers, de bons magistrats, de bons agents de renseignement mais ils ont longtemps manqué de moyens financiers, techniques, juridiques et humains. Savez-vous qu’il y a cinq ans, la Sûreté de l’Etat était le seul service d’Europe sans possibilité d’interception administrative ? Je salue donc le gouvernement actuel qui a mobilisé des ressources pour renforcer ces services. Même s’il faut bien remarquer que la culture de la sécurité n’a jamais été hypertrophiée chez nous, en comparaison, par exemple, avec la France, il me semble qu’une prise de conscience a eu lieu.

On se plaint de la mauvaise qualité des échanges d’informations entre les services de police et de renseignement européens. Qu’en pensez-vous ?

Je réponds que des progrès importants ont été engrangés ces dernières années mais que ces échanges butent sur des obstacles d’ordre juridico-technique et culturel. Cela dit, l’Europe de la sécurité avance.

Je vois trois défis à relever. Un, Il faut développer la banque de données européenne SIS, même si le nombre d’informations que les services de police et de renseignement y déposent a explosé ces derniers mois, et développer la plate-forme d’échanges de données d’Europol. Deux, il faut que les réels échanges d’informations existant entre les services de renseignement soient mieux structurés ; mais c’est de la compétence des Etats, pas de celle de l’Union. Pourquoi Charles Michel, très allant sur la question, ne prendrait-il pas l’initiative ? Trois, il faut encourager l’interopérabilité des bases de données existantes. Frontex ne s’occupe que des flux migratoires, Europol que de la sécurité : c’est une absurdité. Nous sommes en train de réconcilier ces deux mondes et c’est un grand défi car il faudra résoudre des problèmes politiques, juridiques, portant notamment sur la protection des données, et techniques mais le but est d’en arriver à un seul système. Les ministres sont très demandeurs.

Daech semble avoir utilisé la filière des migrants pour acheminer des terroristes. Que faut-il en penser ?

Le risque existe, même si la menace principale est endogène, ce qui m’a d’ailleurs poussé, il y a trois ans, à demander un resserrement des contrôles des Européens dans les aéroports et ce qui me pousse à réclamer l’adoption d’un PNR (NdlR : fichier européen des passagers aériens). Il faut à tout prix éviter l’amalgame tendant à faire croire que derrière tout demandeur d’asile se cache un terroriste potentiel. Daech n’attend que cela.



"Nous devons resserrer davantage nos relations avec les pays du pourtour de la Méditerranée"

L’Europe ne travaille pas avec le gouvernement Assad, dites-vous. Ce manque de renseignement venant du cœur du Moyen-Orient n’est-il pas une part du problème ? Autrement dit, l’Europe ne s’est-elle pas privée d’une précieuse source de renseignement en vilipendant de la sorte la Syrie ?

Je ne pense pas. Compte tenu du genre de relations que nous avons avec le gouvernement Assad, je ne suis pas sûr de la solidité des informations qui seraient partagées. Nous pourrions tenter de travailler en off mais je suis très sceptique. En revanche, il me paraît plus important de resserrer davantage nos relations avec tous les pays du pourtour de la Méditerranée, et surtout les riverains de la Syrie. Nous travaillons ainsi avec l’Irak où j’ai développé un projet pour aider leur National Security Adviser dans la collecte et la gestion du renseignement. Madame Mogherini, qui m’a demandé un soutien, négocie en ce moment des partenariats de sécurité avec chacun de ces pays, du Maroc à la Turquie, en ce compris les Balkans occidentaux. A l’été, nous devrions avoir un partenariat assez développé avec la Tunisie, la Jordanie et le Liban. La Tunisie est confrontée, comme la Belgique, à un nombre considérable de combattants de retour au pays. Il faut moderniser les cadres de coopération et mettre le plus d’infos en commun.

La Turquie, qui avait indiqué avoir renvoyé l’un des frères ayant commis un attentat à Bruxelles, vous paraît-elle un partenaire fiable sur les plans sécuritaire et migratoire ?

Tout d’abord, nous sommes très désireux d’intensifier notre partenariat avec la Turquie à tous égards. Nous avons relancé le processus d’élargissement au dernier Conseil européen. Dans le dossier migratoire, notre coopération est essentielle et les mesures prises semblent produire leurs premiers effets. Au niveau de la sécurité, il faut reconnaître que la Turquie est en grande difficulté. Elle est touchée par le terrorisme, kurde d’une part et de Daech de l’autre. On a vu des attentats très meurtriers à Suruç, Istanbul et Ankara. Depuis quatre ans, nous avons intensifié notre coopération avec la Turquie sur la question des combattants étrangers pour fluidifier l’échange d’informations, s’assurer qu’elle est très mobilisée sur le sujet et qu’elle est vigilante à la frontière (avec l’UE).

Quel est l’état de la coopération sécuritaire de l’Union avec les deux grandes puissances du Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie saoudite ?

Avec l’Arabie saoudite, nous en sommes au stade des réunions de travail. En revanche, nous n’avons pas de dialogue très établi avec l’Iran. La priorité a été donnée au dossier nucléaire. Mais ce temps viendra. Nous avons aussi une coopération avec le Conseil de coopération du Golfe (qui réunit l’Arabie saoudite, Bahrein, le Koweit, le Qatar, les Emirats arabes unis et Oman, NdlR), surtout sur les questions de financement du terrorisme, que nous voulons élargir. L’Union a la volonté de s’investir beaucoup plus dans le Golfe.