Belgique

La vaisselle du couple Belgique devait voler en éclats, dans la nuit de jeudi à vendredi, alors qu'une majorité de députés flamands a voté, en séance plénière de la Chambre, la mise à l'ordre du jour de la proposition de loi flamande visant à scinder l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Les parlementaires francophones devaient s'opposer à ce "coup de force" flamand. Mais la loi du nombre ne souffre que peu de discussion... C'est le parti du Premier ministre Yves Leterme, le CD & V/N-VA, qui a proposé l'inscription de cette proposition de loi, tôt dans l'après-midi. Les quatre partis francophones devaient réagir en déposant une série de trois amendements visant à empêcher la poursuite du parcours législatif de la proposition de loi. Et enclencher une procédure de "conflit d'intérêt" via la Cocof, ce vendredi. L'ensemble des discussions communautaires à venir devraient être remis en cause par les quatre partis francophones.

Retour sur les turbulentes 24 heures ayant précédé cette "gifle" promise aux francophones.

- Dring-dring. Coups de téléphone en série, mercredi tard dans la soirée, le Blackberry le plus célèbre de Belgique chauffe comme jamais. C'est que le Premier ministre établit le scénario de la journée du jeudi avec les pontes du cartel CD & V/N-VA. Un vote sur la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde sera mis à l'ordre du jour le lendemain, Leterme le sait, et n'essaye pas le moins du monde de dissuader son parti de se lancer dans cette aventure que les francophones tentent d'empêcher. Il est tard et le Yprois veut seulement "limiter la casse" : il entend absolument faire voter la loi-programme pour montrer qu'il n'a pas perdu sur tous les tableaux, et qu'il peut malgré tout obtenir quelques points notamment au niveau des allocations sociales et des réductions de charge. "On lui a dit que ce scénario-là nous convenait", rapporte un responsable du cartel. Au vrai, Yves Leterme n'a pas la main dans sa famille politique. On prête à Herman Van Rompuy une de ces tirades cyniques dont seul le président de la Chambre a le secret : "C'est difficile d'être Premier ministre..., j'ai déjà commandé un buste pour Leterme". C'est que, comme tous les anciens Premiers ministres, Yves Leterme aura droit à un buste au Parlement quand il quittera ses fonctions.

- Cocorico, jeudi matin, 8h tapantes, le Premier retrouve ses vice-Premiers ministres pour un Conseil des ministres restreint. L'ambiance est tendue, les échanges "musclés" : le Premier ministre refuse de s'engager contre un vote unilatéral flamand. Le texte que Leterme doit lire dans l'après-midi à la Chambre est âprement négocié. On y parle de "solution négociée" pour Bruxelles-Hal-Vilvorde et d'une "déclaration" que fera le gouvernement sur la réforme de l'Etat le 15 juillet prochain - difficile d'être plus vague. Laurette Onkelinx (PS) et Joëlle Milquet (CDH) sortent excédées de la réunion. Les libéraux Reynders et Dewael exhortent (encore) le Premier à endosser ses responsabilités...

- Il est dans les 12h30, au Parlement. Les chefs de groupe à la Chambre des quatre partis francophones se retrouvent dans le bureau du MR Daniel Bacquelaine. Rapidement, Reynders et Di Rupo se joignent au petit groupe, Milquet arrive également. Etat des lieux, la riposte francophone s'organise autour de trois amendements à déposer à la proposition de loi flamande. Ils seront signés par le MR, le PS et le CDH. Et Ecolo appuiera le renvoi vers le Conseil d'Etat.

- Les libéraux francophones se réunissent, ensuite, entre eux. Parlementaires et ministres passent les scénarios en revue à quelques minutes du début des hostilités. "On verra bien comment les choses vont tourner, raconte un participant. Mais qui a intérêt à retourner aux élections ? Personne". Les gladiateurs s'approchent de l'hémicycle. "Nous sommes là pour travailler sur la loi-programme, et on ne nous fera pas quitter le Parlement, pince Reynders. On peut essayer ce qu'on veut mais on ne peut pas nous forcer à quitter la Belgique". Elio Di Rupo : "Il y a 4,4 millions de francophones dans ce pays, et je peux vous dire que nous ne nous laisserons pas marcher sur les pieds". "C'est parfaitement ridicule que nous devions en arriver à de telles extrémités", regrette Joëlle Milquet.

- 14h, Yves Leterme est assis, seul, sur son banc de Premier ministre, les traits tirés. Arrive Didier Reynders, qui s'assied aux côtés du Premier. Ils sont seuls, quelques minutes, et échangent quelques mots en souriant. Van Rompuy lance les hostilités - une heure de palabres technico-législatifs et deux votes sur l'agenda. Servais Verhestraeten (cravate bleue sur bleue, motifs dragon) lève un petit carton et réclame l'ajout de la proposition de loi scindant BHV à l'ordre du jour.

- 15h, Bart De Wever triture entre ses larges mains son téléphone portable, et feint d'ignorer les piques que lui adresse le leader du Vlaams Belang lors du débat parlementaire. Annemans (VB) aligne avec délectation les promesses non tenues par le CD & V et la N-VA sur le plan communautaire. Te veel ! pour le président de la N-VA. Qui interrompt Annemans : "Gerolf, dépêche-toi. Moi, je dois encore voter sur BHV ce jeudi". Annemans rit (jaune). C'est qu'au jeu du plus flamand, le cartel a battu l'extrême-droite : c'est le Belang qui devra voter en suivant la motion du CD & V/N-VA. "C'est excellent, les Flamands se disputent entre eux !, relève alors un vice-Premier francophone. Nous restons calmes et sereins".

- Jean-Marc Nollet (Ecolo) étrille le Premier ministre et lui demande "cinq minutes de courage" : "Prenez position contre ce vote inutile et qui fera mal, M. Leterme, ce vote d'une Communauté contre une autre !" , lance-t-il en fixant le Premier ministre. Peine perdue. A la tribune, costard gris clair finement rayé, le Premier ministre se contente de plaider pour une "solution négociée" pour BHV. Et demande qu'on lance la discussion sur la loi-programme. Mais pas un traître mot sur le vote unilatéral que son parti entend poser quelques heures plus tard. "Je ne suis pas certain de bien comprendre tout ce qui se passe dans votre pays" , relève un reporter étranger présent à la Chambre ce jeudi soir. Nous voilà rassurés...