Belgique

Il s’appelait Patrick Djunga. Il avait 22 ans. Il est mort poignardé au cœur de la galerie d’Ixelles, dans le quartier Matongé. C’était le 22 mars 2002. C’est le premier nom lié à une série de meurtres commis par les bandes urbaines. Onze adolescents et jeunes adultes sont morts entre 2002 et fin 2009. Et le rythme s’accélère de manière effrayante. "Depuis la fin de l’année dernière, en quelques mois, on a déjà eu 6 affaires de meurtres liés au quartier Matongé. Des jeunes qui ont tué ou qui ont été tués" , s’alarme Mireille Robert, éducatrice à l’Observatoire Ba Ya Ya, une ASBL qui s’occupe notamment d’encadrer les jeunes d’origine subsaharienne.

Le phénomène inquiète la police : une section "Bandes urbaines", a été créée le 1er mars 2009 au sein de la zone de Bruxelles-Capitale-Ixelles, qui compte Matongé sur son territoire. Dans la zone de Bruxelles-Nord (Evere-Schaerbeek-Saint-Josse), trois inspecteurs composent une cellule BU au sein du service enquête et recherche.

Combien y a-t-il de bandes de jeunes d’origine africaine actives sur le territoire de l’arrondissement judiciaire ? Les bandes sont mouvantes : elles se font, se modifient, se défont, renaissent sous un autre nom Selon la banque de données BU du CIA (Carrefour d’information d’arrondissement) de Bruxelles, un service central de coordination de la police intégrée bruxelloise, environ 25 bandes étaient répertoriées comme actives sur Bruxelles en 2009. Elles ont pour nom : Black Wolves, Black Demolition, 1140, 1020 Bagdad, Black de la mort, le Black Pit Hot Boys, Stuyvenberg

Entre elles, c’est la guerre sans merci : bagarres, viols, meurtres Les jeunes portent sur eux des armes blanches : couteaux, scies pliables, voire machettes au cas où ils croiseraient, par hasard ou sur rendez-vous, des membres d’une bande rivale.

Selon les informations encodées, on leur attribue 14 types d’infraction : vols qualifiés, coups et blessures, trafic de produits stupéfiants, viols Tranche d’âge des auteurs : 15-19 ans. Après 20-25 ans, ces jeunes rentrent dans le rang ou intègrent le noyau dur de la grande criminalité.

Les membres de ces bandes ne sont pas forcément tous des Bruxellois. "Beaucoup de nos targets (cibles) vivent autour de Bruxelles. La capitale est avant tout un lieu de ralliement pour ces jeunes" , explique Patrick De Meûter, inspecteur principal à la cellule BU du CIA Bruxelles dans le dernier numéro d’"Inforevue", une publication interne à la police, sorti l’été dernier.

Les bandes ont un ou plusieurs chefs autour desquels gravitent les autres membres. Ils se donnent des surnoms ou pseudos : Kabila, Rambo, Président, Junior Ils adoptent un code vestimentaire particulier ou un comportement spécifique (la consommation d’une marque de bière), comme signes de ralliement et de reconnaissance.

L’association Ba Ya Ya travaille dans le quartier Matongé depuis 2002. En Afrique, les Ba Ya Ya, ce sont les grands frères qui s’occupent de leurs cadets en l’absence des parents. La petite équipe de 3 permanents et 6 éducateurs et assistants sociaux - tous bénévoles -, qui s’est donné pour mission de favoriser la cohésion sociale et prévenir le désœuvrement des jeunes, fonctionne avec de maigres subsides (de la commune de Saint-Josse et de la Fondation Reine Paola). A Saint-Josse, où elle est installée depuis trois ans, l’association suit individuellement 60 jeunes chaque année, mais elle en touche presque 700 avec l’ensemble de ses activités.

"Dans un premier temps, notre travail, c’était surtout un travail de pompiers, parce que la police n’entrait plus dans le quartier Matongé, sinon avec plusieurs gros combis" , se souvient Mireille Robert, 28 ans, éducatrice spécialisée, qui termine un Master de sciences de l’éducation à l’UCL. "Il fallait d’abord rétablir le dialogue social." Dans le même temps, la police locale installait une antenne dans la galerie d’Ixelles.

"On est ensuite passé à des projets de fond pour toucher aux réels problèmes de ces jeunes de la communauté subsaharienne (lire ci-contre) et qui faisaient qu’ils étaient en violence. On a commencé l’encadrement systémique et le tutorat pour adolescents (ESTA)." Des projets arrêtés en 2006, presque unilatéralement, la commune d’Ixelles quittant le partenariat.

"On est très déçus de voir que la situation se dégrade alors qu’on était vraiment arrivés à rétablir le dialogue : les touristes venaient dans le quartier Matongé sans aucune crainte. On avait vraiment réussi à entrer en contact avec cette communauté et à faire un travail de fond" , regrette l’éducatrice.

Ngyess Lazalo Ndoma, coordinateur à l’Observatoire Ba Ya Ya, embraie : "Ce projet était un ensemble. C’était bien parti et on sait ce que ça a demandé comme énergie, que ce soit au niveau politique ou à notre niveau. Le commissariat est fermé depuis décembre. Aujourd’hui, on répare. Allez dans la galerie d’Ixelles. C’est effrayant ! Voyez cette saleté, ce laisser-aller, ce sentiment de quelque chose d’abandonné. Maintenant que la police et Ba Ya Ya sont partis, on est revenus avant 2002. Fin 2005, on disait déjà : attention au désengagement."

Sur le terrain, la situation se dégrade grandement, observe Ba Ya Ya. L’impression que cela risque d’exploser ? "Ce n’est pas une impression. C’est une poudrière. Il faut le dire franchement. Il y a tout le temps des bagarres et des agressions. Ça va péter grave, pour le dire comme eux" , craint et prédit Mireille Robert.

A Matongé, les parents qui avaient commencé à prendre conscience qu’il fallait participer, avec les politiques et les associations, à l’éducation de leurs enfants, éprouvent une grande déception, poursuit-on à Ba Ya Ya. "Mais ces parents disent aussi : quand les enfants commenceront à s’attaquer à des belgo-belges, qu’ils ne s’attaqueront plus seulement entre eux, peut-être que là, on mettra des programmes en place."

En 2009, quand Marie Arena (PS) était ministre fédérale en charge de la Politique des grandes villes, un projet global "Acteurs de changement" a été mis au point sur le territoire de Bruxelles. "Ce n’est pas un problème communal mais régional. Un projet-pilote a été lancé le 1 er octobre entre Saint-Josse, Evere et Bruxelles-Ville, explique encore Ngyess Lazalo Ndoma . Mais à la dernière minute, les communes ont repris la main et décidé de travailler avec d’autres associations. Le projet a été rebaptisé. Les communes ont repris les budgets mais ne font rien ensemble. Je veux dénoncer cette malhonnêteté et cette mauvaise foi."

Mireille enchaîne : "Ce n’est pas tout de dire aux jeunes : arrêtez de vous battre. Arrêter un comportement, ce n’est pas apprendre à agir autrement. Le projet "Acteurs de changement" veut apprendre aux jeunes à vivre la paix. En apprenant à dire pardon au jeune qu’on a poignardé et à sa famille, en changeant de fréquentation et de milieu, en réapprenant à parler avec ses parents, en retournant à l’école, en suivant une formation, en se respectant et en respectant l’autre. En apprenant quelles sont les valeurs importantes, parce qu’ils ne savent plus pourquoi ils doivent respecter une fille, une femme, pourquoi il ne peut pas la violer. C’est tout ça que voulait faire Ba Ya Ya avec ces jeunes."