Belgique

C’est une équipée sauvage, une compagnie bigarrée de jeunes et de moins jeunes, d’artistes, de parents, de profs, d’élèves ou d’employés. Ce sont plus de 28 000 personnes à travers le pays et près de 1 600 collectifs qui se sont retrouvés autour d’un appel, de dix balises et de douze "horizons" pour proposer "tout autre chose".

Car ce mouvement citoyen né cet été en Flandre (sous le nom de "Hart Boven Hard") et cet automne en Wallonie se voit comme un antidote à la "résignation ambiante" qui plombe la résistance face aux politiques d’austérité.

Les objectifs ? Réveiller la démocratie, la rendre plus égalitaire, plus créative, plus coopérative ou plus écologique. Les moyens ? Tous les talents du collectif : l’art, l’enseignement, la culture, la musique, les mots. L’ambition de "Tout autre chose" est bien de déconstruire le discours ambiant pour rebâtir une société plus "apaisée" et plus "réjouissante".

Proposer pour durer

Le projet "apartisan mais pas apolitique" a défini ses valeurs et des horizons forts ambitieux. Qu’importe, se défendent les initiateurs : les balises sont là, mais l’essentiel est sur le terrain, au sein des associations dont "Tout autre chose" se veut désormais être le porte-voix.

Qui sait si ce mouvement citoyen s’enlisera dans l’oubli collectif après quelques mois de frémissements, ou s’il portera ses idéaux sur le long terme. Aujourd’hui, il refuse toute personnification, mais a déjà rassemblé des grands noms (Bernard Foccroulle, Jaco Van Dormael…), et est conscient de l’intérêt qu’il suscite au sein des partis et des syndicats.

"C’est encore trop tôt pour prévoir l’avenir. L’engouement actuel prouve en tout cas qu’il répond à un besoin de réappropriation de la politique" explique Pascale Vielle, professeure à l’UCL et responsable du groupe de réflexion de "Tout autre chose". "Avec son succès, le mouvement échappe à ses initiateurs, mais c’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Tout le défi ensuite sera d’être dans la proposition sans que le message ne se brouille ."

Dimanche, "Tout autre chose" organise sa première grande parade et attend 15 000 personnes dans les rues de Bruxelles (voir ci-dessous). Les syndicats, le monde associatif et culturel, et même le président du PS Elio Di Rupo ont battu le rappel. Le rassemblement festif, bigarré et musical se présente comme un sursaut populaire mené par une étrange armée du salut, pleine d’ambition, d’originalité et de rêves. "Mais nos rêves prennent la rue" rappellent les organisateurs. Et ce n’est déjà pas si mal.


"Nous voulons réenchanter la politique"

David Méndez-Yépez, 26 ans, est l’un des deux porte-parole actuels de Tout autre chose. Diplômé en économie et en éthique, ex-président de la Fef (Fédération des étudiants francophones), il travaille au Centre national de coopération au développement. En parallèle, il s’est lancé dans une carrière musicale, avec le groupe "alterlatino" Chicos y Mendez.

Quelle est la ligne politique de Tout autre chose ?

La seule chose que nous assumons, ce sont nos 10 balises et nos 12 "Tout autres horizons" (voir www.toutautrechose.be), qui sont très généraux. Il ne s’agit pas de fixer l’âge exact auquel un travailleur doit partir à la retraite, par exemple. On veut mobiliser autour d’un socle commun, et au fur et à mesure, définir des positions plus précises. L’enjeu principal est de repolitiser les gens. Nous sommes convaincus que, comme faire l’amour une fois tous les cinq ans, ce n’est pas avoir une vie sexuelle, voter tous les cinq ans, ce n’est pas avoir une vie démocratique. On ne veut pas une démocratie directe, mais vérifier ce que font nos élus et créer des espaces de débats locaux.

"Tout autre chose" ne deviendra jamais un parti politique, comme cela s’est produit pour d’autres mouvements citoyens, en Espagne, par exemple ?

Non. C’est exclu. Aujourd’hui, règne l’illusion que, pour peser sur la décision, il faut se lancer en politique. Mais c’est faux. C’est l’opinion publique qui guide le législateur. Et les partis modifieront leur programme en fonction des rencontres qu’on aura avec eux. On est "apartisan", mais pas apolitique.

Vous n’êtes quand même pas vraiment de droite…

On parle de solidarité, de durabilité,… C’est sûr, on est progressiste. Mais on n’est pas lié à une couleur. On me dit parfois qu’on est Ecolo, PS, PTB ou CDH (pas MR, c’est vrai). Mais il faut dépasser le clivage traditionnel gauche-droite, qui peut démotiver les gens à s’investir. Je serai le premier à applaudir Charles Michel s’il décide d’instaurer une taxe sur les transactions boursières. Nous, nous voulons mettre en lien, et puis populariser des alternatives. C’est une manière de réenchanter la politique.

Vous êtes une espèce de porte-voix ?

Oui. Dans ma génération, il y a, si pas un dégoût, du moins une désillusion par rapport au politique. On n’a pas vraiment l’impression que c’est aux élections que l’on détermine le cap. On ne veut être ni naïf ni fataliste : on sait que ça va prendre du temps de créer un mouvement citoyen, surtout si on veut toucher les nombreux gens qui sont démobilisés ou se sentent dépossédés du débat public. Si "Tout autre chose" permet simplement de faire que des gens se rendent compte qu’ils ont voix au chapitre, c’est déjà un acquis énorme.

Etes-vous en contact avec des partis ?

On dira oui à toutes les invitations, mais on n’est pas encore prêt à table.

N’êtes-vous pas de doux rêveurs ? Si votre but est de réenchanter la politique, n’y a-t-il pas dans votre démarche un gros risque de désenchantement, de désillusion si les objectifs ne sont pas rencontrés ?

Si le réalisme est nécessaire, l’idéalisme est indispensable, et il faut réussir à articuler les deux. Mais défendre la justice fiscale, revendiquer la diversité, des biens communs par et pour tous, un travail digne,… Je n’ai pas l’impression que c’est révolutionnaire. On sait que ça prendra du temps. Et si on est réaliste, il n’y a aucune raison d’être désenchanté. Je souhaite que mes enfants, quand j’en aurai, puissent s’engager dans "Tout autre chose". Qu’ils aient le choix d’aller ailleurs que dans un parti ou un syndicat. Car le fait que tout soit institutionnalisé, c’est une confiscation. On va amener de l’air frais. Et si Charles Michel veut devenir membre de "Tout autre chose", c’est très bien. Et s’il décide que son gouvernement change de trajectoire, on applaudira des deux mains. Les utopistes, ce sont ceux qui pensent que tout ira bien si on ne fait rien, si on continue comme ça, avec des politiques économiques irrationnelles.

Craignez-vous la récupération politique ?

Au contraire, je dis aux partis : "Récupérez-nous. C’est un mouvement citoyen, il vous appartient aussi. Et soyez ambitieux. Oui, il y a des contraintes européennes, mais : 1° vous avez encore une marge de manœuvre, notamment en terme de fiscalité et 2° vous avez un mandat qui est magnifique, vous représentez les gens." Nous sommes complémentaires aux partis et aux syndicats. Nous voulons repolitiser chacun, au-delà des piliers et des communautés, et de façon créative, afin de toucher un maximum de monde. C’est notre responsabilité. Elle commence là, et elle se termine là aussi. Il ne faudra pas s’en vouloir si on se retrouve avec des mesures encore pires, encore plus d’exclus du chômage. On aura fait ce qu’on pouvait.

Vous insistez sur le collectif.

Oui. Aujourd’hui, dans la rhétorique, on insiste sur la responsabilité individuelle. Mais dans les faits, vu la concentration du patrimoine, quand on vient d’un milieu populaire, la probabilité est faible de s’en sortir, d’avoir une vie plus décente. Il y a une contradiction énorme. Nous voulons faire comprendre que l’individu tout puissant, ce n’est pas tout, et que le collectif impuissant, ce n’est pas vrai. Face à nos factures, face au chômage,…, c’est collectivement qu’on s’en sortira. Je dis d’ailleurs à Monsieur Michel qu’un vrai libéral, c’est quelqu’un qui veut donner à chacun les possibilités de définir sa destinée. Or, les politiques actuelles ne le permettent pas. Avec cette rhétorique méritocratique, on dit : "Chacun pour soi", on délégitimise l’impôt, on vide les caisses de l’Etat. Et on s’attaque à la culture, l’enseignement, la presse, les services publics, c’est-à-dire à ce qui a permis l’essor de la classe moyenne, l’arrivée d’un modèle social qui permet de protéger les plus fragiles.