Belgique

ENTRETIEN

Plus de 130 comités blancs ont éclos au printemps 1997...

Si quelques comités sporadiques s'étaient déjà créés avant la marche blanche, c'est au printemps 1997 que la plupart ont été mis sur pied, suite à l'appel lancé en décembre 1996 par un groupe de parents. C'était spectaculaire: il suffisait que quelqu'un organise une marche blanche locale et 1000, 2000, 3000 personnes se réunissaient de manière spontanée. C'était souvent un événement fondateur pour un nouveau comité blanc.

Quel était le profil des militants blancs?

Extrêmement diversifié. Il y avait des parents d'enfants victimes d'enlèvements, de pédophilie, de maltraitance... Il y avait aussi des petites cellules de personnes avec une vision politique, qui voulaient rénover le système, même au-delà de l'appareil judiciaire. On a vu très rapidement une collision entre ces deux logiques au sein des comités blancs. D'autant que dans les plus politisés, il y avait des sensibilités différentes, depuis des gens très à droite jusqu'aux écologistes...

Le mouvement a-t-il été comparable au nord du pays?

Du côté flamand, ça n'a jamais vraiment marché. Il y a eu au maximum une quinzaine de comités blancs, encore plus éclatés qu'au sud du pays. Certains étaient liés aux parents d'enfants disparus, comme Liam Vandenbrande. Une asbl homologue de «Marc et Corine» a vu le jour, qui se préoccupait aussi des petites victimes de la route. Et une série de personnes étaient politisées à l'extrême gauche. Tiny Mast, la maman de Kim et Ken (deux enfants assassinés à Anvers, NdlR), militait au PVDA, le pendant flamand du PTB.

On s'est très vite rendu compte que ces comités blancs avaient beaucoup de mal à fonctionner.

Ils ont connu un véritable problème de ressources. Pour qu'un mouvement social, quel qu'il soit, fonctionne et puisse se consolider, il faut qu'il ait au moins trois types de ressources. Un: l'organisation. Les comités blancs ont été incapables de se structurer un tant soit peu. Même si, formellement, une coordination s'est mise en place dès le début, c'était plutôt un lieu qui tentait de faire des arbitrages. Il y avait une incertitude sur le mode d'organisation: une vraie délégation? un système par assemblée directe? Il manquait aussi des leaders, avec une légitimité et un charisme. Certains, comme le journaliste José Dessart, ont joué un rôle de stabilisateur. Mais il y avait aussi beaucoup de francs-tireurs, qui vivaient cette expérience de manière très passionnelle. Comme les marches blanches, les comités blancs étaient des lieux d'exutoire, où chacun exprimait son propre mal-être. On a d'ailleurs vu une série de conflits personnels très durs. Se rendant compte de tout cela, les parents Russo se sont d'ailleurs très vite désengagés.

Quel était l'objectif des comités blancs?

C'est leur deuxième problème: il leur manquait un projet commun. Il n'y avait pas d'accord entre eux, pas de ciment, sauf les parents de victimes. Un mouvement qui n'arrive pas à se structurer et qui n'a pas un projet bien défini, avec des objectifs hiérarchisés, ne peut pas survivre. La période pendant laquelle les comités blancs ont eu une certaine masse critique a duré très peu de temps: de janvier à avril 1997. En outre, entre des néo-monarchistes proches de l'extrême droite du côté francophone et l'extrême gauche version PTB du côté flamand, comment la sauce aurait-elle pu prendre?

PAS SURVIVRE»

Vous relevez aussi un basculement dans les relations avec les médias.

Oui. La visibilité était le troisième problème des comités blancs. Une partie des médias ont d'abord joué un rôle de relais, d'amplificateur, de légitimateur. Dans certains journaux, au-delà de la relation des faits, il y avait de véritables appels à manifester. Jusqu'à la fin de l'affaire Benaïssa, en avril-mai 1997, il y avait une sorte de sympathie envers les comités blancs. Puis il y a eu un basculement rapide.

Pour quelle raison?

Je ne crois pas du tout à une théorie du complot, comme certains membres des comités blancs l'ont alors suggéré, mais il y a eu un mouvement de balancier, avec à la rigueur un excès inverse. Comme s'il y avait eu le sentiment que ça avait été trop loin... En février 1997, quand il y avait 300 personnes à une marche blanche, cela faisait une page entière dans la presse régionale, photos à l'appui. A l'été 1997, même s'il y avait 1000 personnes, il n'y avait plus rien dans la presse. Quelques lignes, à la rigueur...

Il reste aujourd'hui 7 comités blancs...

Ceux qui continuent à fonctionner remplissent une fonction d'aide à des personnes. Ils subsistent parce qu'il s'agit de petits projets concrets qui tiennent la route. On est là dans le registre de l'entraide, pas de la revendication politique. C'est une logique de petit groupe - dix ou quinze personnes - et pas de masse. Ce type de comité joue encore un rôle, même s'il est très local et très limité. Il n'est plus question de mouvement social mais plutôt de «self-help».

Un «Observatoire citoyen» s'est aussi mis en place en janvier 2002.

C'est une manière pour un nombre limité de personnes, qui sont plutôt des intellectuels, de poursuivre le combat sous une autre forme. Cela rencontre peut-être une certaine sensibilité dans l'opinion, mais elle n'est plus portée par un mouvement.

(1) Benoît Rihoux et Stefaan Walgrave, «L'année blanche. Un million de citoyens blancs: qui sont-ils? que veulent-ils», EVO, 1997.

© La Libre Belgique 2004