Belgique

Un mois après l’attribution du prix Nobel de physique pour la découverte du mécanisme du champ et de la particule de Brout-Englert-Higgs, un mois avant la remise de son prix à Stockholm, le jour même de son anniversaire (81 ans), François Englert était, mercredi soir, la vedette à l’ULB devant un large auditoire et, le lendemain, devant quelques journalistes, évoquant avec des détails inédits son parcours brillant et atypique d’une personnalité forte et libre.

Bien sûr, a-t-il expliqué, le prix Nobel a bouleversé sa vie quotidienne et l’empêche de poursuivre actuellement ses recherches. "Je suis heureux de ne l’avoir reçu qu’à 80 ans et pas à 50 ans , dit-il avec son éternel sourire malin. Il y a tant de sollicitations qui arrivent qu’à 50 ans, cela aurait posé un vrai problème à mes recherches."

Les chats du blason

Une des sollicitations les plus surprenantes est de devoir choisir un blason et une devise car, comme Nobel, il est anobli et devient baron. "J’ ai choisi de mettre des chats et pas des lions comme souvent. Des chats dorés même s’ils n’existent pas, sur un fond de semis d’étoiles et avec l’image d’une collision de particules au Cern. J’aurais voulu une collision qui ait les couleurs du boson mais les règles de l’héraldique l’empêchent. J’ai donc curieusement un blason sans boson. Comme devise, je voulais placer celle que j’aime tant de La Rochefoucauld qui écrivait : ‘Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit’, mais c’était trop long. J’ai donc raccourci l’idée en : ‘Il n’est sagesse sans folie .’" Sagesse et folie, intelligence et originalité, sont des mots qui collent bien à l’homme, toujours habillé d’un pull rouge flamboyant.

François Englert est aussi revenu sur son enfance. Comment devient-on Nobel ? Il avait des parents très simples, immigrés juifs venus de Pologne et installés en Belgique huit ans avant sa naissance (Englert est né en 1932). Englert avoue avoir été un bon élève, "surtout à l’école primaire" , dit-il amusé. Il savait lire avant d’entrer à l’école et il s’y ennuyait.

L’enfant caché

Il y eut bien sûr, hélas, la tragédie de la guerre. "Nous avons subi la barbarie de l’Histoire. J’ai eu la chance de rencontrer des gens courageux et humanistes qui ont aidé mes parents. Toute la famille de mes parents a été exterminée mais nous en avons échappé en nous cachant. Mes parents avaient un si grand amour pour leurs deux fils qu’ils ont choisi de nous cacher durant la guerre sans dire où eux se cachaient pour qu’au moins nous survivions. Cette période si difficile a toujours laissé en moi une angoisse." Et quand, aujourd’hui, François Englert répète que la rationalité scientifique et la recherche fondamentale libre sont les meilleurs remparts contre les forces barbares qui se lèvent à nouveau, il sait de quoi il parle.

Si l’amour des parents fut essentiel et si François Englert regrette aujourd’hui de ne pas davantage leur avoir rendu grâce, il n’avait pas besoin d’eux pour ses études. "Il n’est pas important que les parents suivent les études des enfants. J’ai toujours fait tout, tout seul. Je n’aimais pas que mes parents regardent mes bulletins et je les signais moi-même. Au point qu’un jour, quand mon père a voulu signer un bulletin, je l’ai empêché de le faire car le professeur aurait été surpris."

Il y avait des cours qu’il n’aimait pas (géographie, par exemple), plus à cause des professeurs que des matières. Il brossait souvent les cours avec des certificats signés par son frère médecin. "Je prétextais toujours une diarrhée."

Agitateur de Mai 68

François Englert s’orienta d’abord vers les études d’ingénieur, les plus exigeantes et qui nécessitaient des cours de maths supplémentaires pour réussir l’examen d’entrée. Le professeur de maths, qu’il aimait bien, l’y poussait comme ses parents qui y voyaient une possibilité d’entrer dans "un meilleur monde" . "J’ai toujours eu quelque peine à reconnaître tous les sacrifices que mes parents ont faits pour nous pousser vers un monde meilleur que le leur."

Mais le métier d’ingénieur ne lui plaisait pas. Il préférait chercher les secrets du monde. Devenu assistant en polytechnique pour gagner sa vie, il payait ainsi les études de physique qu’il menait en parallèle.

Il répète qu’il n’a jamais beaucoup travaillé. "Je sais que l’enseignement en physique était très bon, mais je dois avouer que je n’ai jamais été au cours, j’étais trop pris par ma tâche d’assistant en polytech. Mais tout le monde était content comme cela."

François Englert nous avait expliqué un jour qu’il n’avait jamais eu l’impression de travailler dans sa vie, que tout était plaisir, même quand il passait plusieurs nuits blanches sur des calculs. "Travailler, c’est l’horreur totale. J’ai toujours voulu trouver quelque chose que j’aimais bien. Et si j’ai un seul conseil à donner, c’est de ne pas faire des choses qu’on n’aime pas. Faire des choses qu’on déteste, c’est l’horreur totale."

Devenu professeur de physique à l’ULB, la première chose qu’il installa dans son bureau fut un lit. "C’est essentiel, dit-il. Ce n’était pas un divan, c’eut été trop cher, mais un vieux matelas, plus très propre, que j’avais déniché aux puces. Pourquoi ? Car les recherches comme je les ai menées ne partent pas d’une idée d’où on déduirait longuement tout ce qui en sort. Si on fait comme cela, on ne trouve que ce qu’on savait déjà au départ. Il faut se coucher, ne plus réflé chir, attendre que les choses se dé c antent, laisser remonter des expériences précédentes, laisser advenir d’autres idées venues de l’inconscient." Dans cette recherche, le compagnonnage, l’amitié, en particulier avec Robert Brout (le codécouvreur du boson scalaire), fut important.

Beaucoup l’avaient oublié, y compris à l’ULB, mais François Englert fut un des meneurs des événements de Mai 68 à l’ULB. "J’étais un complice de Georges Miedzianagora, assistant de philosophie, qui avait invité à Bruxelles les meneurs des contestations à Paris, Turin, Berlin. On trouvait que c’était trop calme à Bruxelles. On a fait mousser un peu le machin. Je me suis bien amusé. Le conseil d’administration a changé, les règles sont devenues plus démocratiques, même si je ne suis pas persuadé qu’elles le sont vraiment devenues. A l’époque, quand on choisissait un professeur, ceux qui y étaient opposés devaient s’expliquer. Je me souviens qu’un professeur ne voulait pas de Robert Brout, car, disait-il : ‘Je ne vote pas pour un Américain.’ Cela avait le mérite de la clarté."

Le boson fait-il grossir ?

Revenant à la science et à ses travaux, François Englert regrette toujours la difficulté à expliquer exactement les résultats de la science. On répète à tort que ce serait le boson de Brout-Englert-Higgs qui donnerait la masse aux particules et donc au monde qui nous entoure. Au point, raconte-t-il, qu’une dame lui a demandé si elle allait grossir en avalant des bosons ! En réalité, c’est le champ BEH associé au boson, et qui couvre tout l’univers entier, qui donne la masse aux particules qui le traverse, un champ apparu par une transition de phase dans les premiers milliardièmes de seconde après le big bang. Englert espère qu’on réussira un jour à percer un des derniers obstacles théoriques majeurs sur lequel lui-même a tant travaillé (plus que sur le boson) : comment concilier la mécanique quantique et la relativité générale, deux théories mille fois vérifiées mais incompatibles entre elles lorsqu’on veut étudier le big bang ou les trous noirs. Deux théories incompatibles ne peuvent être justes à la fois. On ne peut avoir deux vérités. Il faut donc revoir l’une ou l’autre, ou les deux. Par contre, il estime qu’on ne parviendra pas à unifier toutes les forces.

François Englert regrette que le grand public ne puisse pas mieux connaître les résultats de la science contemporaine, par la faute de l’enseignement sans doute : "Il faudrait déjà que tous comprennent bien le principe de la relativité galiléenne" … Le physicien Léon Lederman avait qualifié "son" boson de "particule de Dieu". Englert balaie cela d’un mot : "Dieu n’a rien à voir dans tout cela. J’admets qu’il y a des choses qui peuvent nous échapper, mais tout ce que je lis dans la Bible, ce ne sont que des histoires allégoriques."