Comment le salafisme s'est développé en Belgique

christophe lamfalussy Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Belgique Le 22 mai 1967, le dramatique incendie du grand magasin l’Innovation, rue Neuve à Bruxelles, fit 323 morts. Le drame toucha personnellement le roi Fayçal d’Arabie saoudite, en visite officielle en Belgique quelques jours après l’incendie. Le Souverain fit un don en faveur des victimes.

Avant même la visite du souverain, la Belgique avait décidé de lui offrir l’ancien pavillon oriental de l’Expo universelle de 1897 au parc du Cinquantenaire, où il fut décidé d’établir le Centre islamique et culturel de Belgique (CICB).

Ainsi débuta l’influence du salafisme saoudien en Belgique, avant même les crises pétrolières des années 70.

En consultant les statuts du CICB, qui datent du 7 mars 1968, on s’aperçoit que le roi Baudouin, par l’intermédiaire du ministre de la Justice de l’époque, Pierre Wigny (PSC), a fait un véritable cadeau à l’Arabie saoudite qui n’allait pas manquer d’en profiter.

A la future Grande Mosquée de Bruxelles, la Belgique offrait un statut particulier, celui d’une association internationale sans but lucratif. Le but du CICB, affirmaient les statuts, toujours en vigueur, est de " renforcer la vie spirituelle des musulmans résidant en Belgique" , d’ouvrir au plus vite " une ou plusieurs mosquées " ainsi que des écoles coraniques.

Les Saoudiens ont pris les choses en mains

A l’origine, le CICB était placé sous le contrôle des ambassadeurs des pays musulmans et du Liban. Mais au fil des ans, le pouvoir de l’Arabie saoudite va s’accroître. En 1971, l’ambassadeur saoudien Fuad Nazir devient le président du CICB. Il obtient, sous la signature du ministre Alfons Vranckx (BSP-socialiste), que son mandat puisse être renouvelé sans fin, alors qu’avant, il était limité à quatre ans. En 1978, la Grande Mosquée est inaugurée après une longue restauration aux frais de l’Arabie saoudite, en présence du roi Khaled Abdelaziz Al Saoud et du roi Baudouin. Et en 1983, sous la signature d’André Bertouille, ministre de l’Education qui remplace le ministre de la Justice Jean Gol (PRL), absent, un arrêté royal entérine l’entrée par la grande porte de la Ligue mondiale islamique dans la mosquée du Cinquantenaire. Trois de ses représentants sont propulsés au bureau exécutif.

Créée en 1962 par le roi Fayçal, la Ligue islamique mondiale soutient les musulmans dans les pays où ils sont minoritaires et lutte contre les ennemis de l’islam qui veulent " exciter les musulmans à se révolter contre la religion, détruire leur unité et leur fraternité" . En d’autres mots, contrecarrer les régimes arabes laïcs et socialistes qui étaient alors au pouvoir dans certains pays arabes.

La Ligue est clairement le bras saoudien du panislamisme, idéologique et financier. En 2005, l’ancien directeur de la CIA James Woolsey avait estimé que Ryad avait dépensé depuis les années 70 près de 90 milliards de dollars pour développer son islam wahhabite dans le monde.

La Grande Mosquée donne ses conseils

En Belgique, le salafisme saoudien a depuis essaimé, pénétrant de nombreuses mosquées, inculquant aux immigrants des valeurs contraires à celles de la société belge. Actuellement, le site online de consultation religieuse du CICB déconseille aux femmes de consulter des gynécologues masculins, décourage les jeunes musulmans de vendre de la bière ou de la viande dans le cadre d’un job étudiant ou encore recommande aux téléspectateurs de baisser le regard quand une jolie journaliste, mise en valeur par le maquillage, apparaît sur une chaîne de télévision arabe.

Une information, rétorque l’imam

" Nous ne sommes pas une institution qui interdit , conteste l’un des imams de la Grande Mosquée, Mouhameth Galaze Ndiaye. Mais une institution qui informe sur les différents hadiths. Il est évident que si on interdit à un jeune de travailler dans un restaurant, on va encourager le chômage. On lui dit au contraire d’aller travailler." L’imam, d’origine sénégalaise, est en Belgique depuis 2002. Il a étudié à l’université al-Azhar du Caire et obtenu un diplôme en philosophie à Liège. " Je suis très ouvert, c’est pour cela qu’on m’a engagé" , dit-il.

Plusieurs experts en radicalisme reprochent toutefois au salafisme de détacher la communauté musulmane de la société belge. "Le vrai problème de Bruxelles, c’est le communautarisme, estime l’un de ces experts qui requiert l’anonymat. Certains musulmans ne veulent plus vivre avec Bruxelles." On en a eu un exemple fracassant lorsqu’en 2001, un prêche au CICB a qualifié Bruxelles de "capitale des kouffars" (des mécréants). Selon la Sûreté, les choses se sont calmées après l’expulsion discrète en 2011 d’un responsable du CICB, le diplomate saoudien Khaled al-Abri. A noter que jamais la Grande Mosquée n’a été impliquée dans une filière d’envoi de djihadistes vers la Syrie.