Belgique Portrait

Quand la grande crise politique fomentée dans les urnes de juin 2007 en fit l’un de ses multiples avatars, celui, éphémère, de médiateur, on s’est dit : pas de doute, la situation est difficile. Quand le tsunami financier le vit débouler en président du groupe Dexia, en octobre 2008, on s’est dit : c’est clair, il y a urgence. Quand l’après-Van Rompuy a déchargé sur ses vastes épaules l’impasse communautaire ramassée dans les initiales rabâchées de BHV, en novembre 2009, pour épargner au mieux le plus fragile coreligionnaire Leterme, on s’est dit : ah ça, le moment est singulier.

Quoi, notre va(c)illant royaume ne compterait-il pas d’autre plombier zingueur à tout berzingue de nos farces et attrapes belgo-belches ? Il faut croire.

Quoi, ne connaîtrait-il qu’un Jean-Luc Dehaene ? Heuuuuurgh, ça, c’est sûr.

Quel est-il donc, cet animal unique autant qu’improbable qui tiendrait à la fois du taureau mécanique de la race Vilvorde, d’une otarie qu’il embrasse sur le museau, du phénix touillant dans ses cendres éruptives et du dinosaure qu’aucune comète n’est pas près de réduire à l’inactivité ?

Pour le plumage, un paon en rut serait jaloux de son déploiement chamarré. Pas besoin d’insister. Même le très distingué Valéry Giscard d’Estaing, avec qui il concocta un projet de convention européenne, n’ignore rien de cette bouille expressive au cube, de sa mine rieuse ou butée, des soupirs bougons qu’il exhale comme une locomotive à vapeur, des solides jurons pas toujours bien rentrés entre deux enjambées chaloupées, des regards impatients qu’il jette au plafond "quand les médias lui posent une question avant qu’elle se pose"

Quant au ramage, il en a fait davantage qu’une marque platement déposée : une dégaine tactique. Lui-même, dans un accès à la troisième personne que chez tout autre on qualifierait de vaniteux, l’a qualifié de son patronyme. " Le dehaenien , disait-il naguère en "bureaux du pouvoir" (RTBF), c’est le mélange de plusieurs choses. Celui de deux langues - que je ne connais pas très bien, ni l’une ni l’autre - et d’un jar gon que j’ai créé, dans le genre : "Je ne réponds pas à une question hypothétique." C’est une technique que j’utilise toujours. J’ai toujours fait le contraire de ce que les spécialistes de la communication disent."

Et il vole comment, ce volatile ? Au ras de son potager de patates : il n’y a pas plus terre à terre. Bien de ses collègues rechignent à mettre les mains dans le cambouis; lui, il en rajoute, du cambouis. Sa capacité de s’adapter aux problèmes les plus concrets est stupéfiante. Il se la forge et vous la sert à force caractère, acharnement au boulot, sens de l’organisation et de la méthode qui n’appartient qu’à lui; et hantise de maîtriser son timing (prononcez : taaaimingh, hier comme Premier ministre, aujourd’hui comme démineur royal, en tous temps dans des journées qui ne connaissent ni répit ni burnout. Parce qu’il garde toujours ses distances. Parce qu’il ne se prend jamais au sérieux. Parce que, dit-il, "il ne faut jamais s’identifier à la fonction".

Evidemment, on aime ou on n’aime pas ce fils de psychiatre qui, môme, rêva d’être docker à Anvers, ne serait-ce que pour "être contre" son milieu bourgeois et brugeois d’origine. "Cent kilos de subtilité politique" , a-t-on dit couramment de lui. Qui pour s’en plaindre, qui pour s’en féliciter. Se félicitant du Dehaene antidémagogue, solide et rusé; se plaignant du Dehaene tâcheron sans vision, à la lourdeur calculée et roublard. Mais même parmi ses détracteurs, on se dit : "Il ferait lever un paralytique."

L’expérience, l’entregent, l’habileté, on a pu les lui reconnaître successivement comme chef des scouts flamands, chef du service d’études de l’ACW (Moc flamand), bosseur dans des cabinets ministériels, ministre dès 1981. Il négocie la formation de Martens X en 1988, sortant la Région bruxelloise du frigo et Fouron des brûlots. Premier ministre en 1992, il s’enfile accords de la Saint-Michel, plan global, entrée dans l’euro. S’il rate d’un cheveu la succession de Jacques Delors à la présidence de la Commission européenne en juin 1994, il y doit les débuts de sa popularité. Et s’il appréhende mal d’abord le choc Dutroux de l’été 1996, ce sont quarante ans d’usure de pouvoir CVP en général et la crise de la dioxine en particulier qui l’évacuent du "Seize" en 1999

C’est un naufrage, mais il ne s’y noie pas. Se lamenter n’est pas son genre; et les rebonds sont familiers à tout pragmatique, ce qu’il est jusqu’au plus rond des bajoues. On l’appelle donc à l’Europe; on l’appelle aussi dans des conseils d’administration qu’il collectionne avec une boulimie quasi triviale; il est maïeur de Vilvorde encore, le temps, hélas, de flamandiser avec et comme des homologues de la périphérie. Même le foot requiert le plus célèbre des supporters du FC Bruges puisque Michel Platini, président de l’UEFA, le charge, fin 2009, de remettre de l’ordre financier dans les clubs européens.

Un plus ancien grand Premier ministre, Achille Van Acker, est resté célèbre pour son : "J’agis, puis je réfléchis." Dehaene, lui, "réfléchit et agit avant, pendant et après" . C’est ce qu’en disait François Martou, en professeur à l’UCL, comme il le présentait au doctorat honoris causa de l’Université, en février 1995. Une distinction farfelue si l’on s’en tenait aux manières pas très académiques du Premier des années 90; une marque évidente si elle se voulait un signal à contre-courant du dénigrement de la politique autant que des faiblesses des politiques qui eux-mêmes l’alimentent. Car s’il a été difficile pour Dehaene de gérer des émotions collectives, jamais il ne se sera laissé dominer par elles. Et si le rustre peut lasser ou le roué, inquiéter, ses prises de recul, son goût pour le compromis, sa simplicité du genre colossal restent des exemples aux antipodes de la société politico-médiatique de plus en plus rompue sinon cantonnée aux "coups", à l’instantanéité, à l’écume, bref au bling-bling.