Cools : des coups de gueule à coulée continue

PAUL PIRET Publié le - Mis à jour le

Belgique

PORTRAIT

Août 1978. Six présidents de parti et un quarteron de ministres tentent de sauver leur pacte communautaire d'Egmont qui, bientôt, coulera. «Crapule!», a lancé le co-président francophone du PSB, André Cools, à la face impénétrable du Premier ministre, Leo Tindemans, avec l'agressivité plébéienne qui le singularise. Le président du CVP, Wilfried Martens, lui, est blanc comme linge. Après des heures de palabres, il souffle: «Mon fils a eu un grave accident en Espagne», puis éclate en sanglots. Cools, rapportera Hugo de Ridder (1), explose: «Qu'est-ce que vous faites encore ici? Prenez le «Mystère», rejoignez vite votre femme et votre fils». Martens: «Je ne peux pas utiliser l'avion gouvernemental à des fins privées». Cools: «Assez! Nous sacrifions notre temps, nos vacances, nos familles, et pour quoi? Allez, Vanden Boeynants, téléphone à Melsbroek».

C'était ça, André Cools: grande gueule, mais bon coeur.

Juillet 1991. Stupeur et tremblements. Le jeudi 18, à 7 h 25, le «maître de Flémalle» (rien à voir avec la peinture délicate et pieuse de l'homonyme prédécesseur, un primitif dit à tort flamand) a été abattu dans un parking de Cointe, sur les hauteurs Sud de Liège. «Nous ne sommes pas des types à mourir dans notre lit!», avait lâché Cools à VDB après l'enlèvement du Bruxellois... Bientôt, l'une des dernières bêtes noires du Flémallois, sinon la plus noire, José Happart, commentera: «Cools a tué Cools». Le trait du Fouronnais choque, à paraître confondre la victime et son assassin. Mais il y a une vérité. Jadis déjà, ses accès autocratiques l'avaient fait surnommer «l'exécuteur» (ou «Coolsescu») par ses adversaires. Et depuis, manipulateur, boulimique, revanchard, haineux, médiocrement entouré, Cools a mal vieilli.

C'était ça aussi, André Cools: bon coeur, mais mauvaise tête.

C'était il y a si longtemps. Et c'était hier. On le voit et on l'entend encore, cigarette roulée à la main, verre de whisky (ou d'un gin pas très clair) dans l'autre, gouailleur et vindicatif à la fois...

Avec, au fil du temps, moustache de romanichel, pilosité de barbudo ou verres foncés de mafioso, André Cools était un mec. Un vrai, à la redresse. Pas un de ces notables salonards, pincés ou couleur gris-muraille (mais il vénérait fort Gaston Eyskens); pas un de ces comploteurs rasant les murs (lui attaquait toujours de face, brut de forge, à visière découverte). De nos jours, il aurait désespéré n'importe quel conseiller en communication bien-propre-sur-sa-personne et n'aurait rien compris à notre société de l'image, où le grand regard sans fin d'une jeune ministre socialiste suffit à faire chavirer tous les téléspectateurs de quelconque Star Ac politique pour chaîne flamande... Non: cabochard et caïd, la voix rauque, le verbe tonitruant, la lippe en bataille, un tempérament de cochon, le mec Cools impressionnait autant qu'il pouvait séduire. Son credo: «Si je frappe, c'est pour leur bien». À côté de lui, Paul Vanden Boeynants hier n'était pas truculent; Louis Michel aujourd'hui n'est pas tempétueux.

Cordial et chaleureux, Cools l'était sans conteste. Mais fidèle au point de ne pas supporter la plus infime déloyauté - ou ce qu'il considérerait comme tel. Franc et généreux, aussi, alternant avec la même vigueur les coups de gueule et les grandes tapes amicales. Mais passionné jusqu'à chercher toujours le conflit et l'affrontement - pour se retrouver finalement, mais oui, esseulé, insécurisé, inquiet.

Ce caractère continûment très entier ou trop trempé ne doit pas tromper. Son parcours ne fut ni plane, ni monocorde. On vit un rebelle devenir homme d'État; un camarade virant au gérontocrate; un militant renardiste finissant en patron. Et ce, en phase avec d'autres évolutions, y participant, les forçant pour la part qui sûrement lui revient: l'évolution du socialisme, passé du grand soir révolutionnaire à la social-démocratie gestionnaire; l'évolution de la Belgique itou, troquant l'unitarisme de papa contre un régionalisme incertain d'abord et fédéral ensuite.

Ses grands-pères étaient mineurs dont l'un, exilé du Limbourg, passa pour syndicaliste virulent. Ses parents tenaient la Maison du Peuple à Flémalle. On l'aurait vu défiler à 5 ans avec les milices contre le fascisme; on en fit la mascotte de la fanfare ouvrière locale. C'est peu dire qu'André Cools tombe dans la marmite rouge dès sa naissance, le 1er août 1927! Élève modèle en primaire, il est étudiant moyen à l'Athénée (déjà la politique et les filles, dira-t-on, le déconcentrent...). Il tente ensuite un peu de médecine et de droit, mais n'insiste pas. La guerre, il est vrai, est passée par là; et avec elle au moins une horreur, indélébile: son père, employé syndical, a été sauvagement exécuté en déportation, à Mauthausen. En guise de diplômes, son sens fraternel, son sens du concret, certain gros bon sens, les vaudront tous. C'est en 48 qu'André Cools entre dans la vie professionnelle comme receveur à la Commission d'assistance publique (la CAP, l'ancêtre du CPAS) de Flémalle-Haute. Et qu'il épouse une enseignante, Thérèse Josis, avec qui il aura deux enfants.

Très vite, il milite; forge ses convictions auprès des mineurs et des métallos; s'engage auprès d'autres engagés (enragés?) majeurs- Jacques Yerna, André Renard, Freddy Terwagne et autre (par ailleurs, à Charleroi) Ernest Glinne. On remarque vite sa force, sa disponibilité, une capacité charismatique qui lui vaut d'être élu député en 1958. Six ans plus tard, et pour plus de 25 ans, il devient bourgmestre de Flémalle. C'est là, à l'ombre des terrils, qu'il se ressourcera toujours, et qu'il sera sans cesse adulé. «La commune, c'est la racine de l'homme; un homme sans racine est dangereux»...

En attendant, les temps sont épiques. Pendant un mois de la grande grève, celle de 60, le député liégeois dort sur la table de ping-pong à la Maison du Peuple. Puis son bon vieux PSB, socialiste et belge, le crosse avec d'autres en 62 pour son engagement au Mouvement populaire wallon, ou en 63 quand il refuse de voter les lois sur le maintien de l'ordre. Aussi, plus d'un est surpris, quand «Dédé» pour ses amis ou «Dourakine» pour ses premiers détracteurs devient ministre, du Budget d'abord, en 68. Mais voilà, ce gros émotif se révèle grand réaliste, plus fin et habile qu'en apparence. «On aurait tort de le sous-estimer, lira-t-on dans «Pourquoi Pas?». Ne lui demandez pas d'enfiler une aiguille avec des gants de boxe. Il y arriverait!». Pour peu qu'il soit dégrossi par Eyskens père, et qu'il soit servi malgré lui par les disparitions inopinées de Freddy Terwagne et Joseph-Jean Merlot, il devient même vice-Premier ministre, dès 69, pour 4 ans. Passer de receveur communal à vice-Premier, «c'est dire s'il avait de l'étoffe», complimentera, bien à sa manière, Guy Spitaels le jour de son assassinat.

Franc-maçon affiché qui n'a jamais senti ni compris le monde chrétien («ce sont les Japonais de la vie sociale en Belgique, se fâchait-il; les socialistes ont tout inventé et les chrétiens ont tout exploité»), Cools découvre alors la puissance, les arcanes et les mystères de l'État-CVP. Une conviction le pénètre aussi, qui le ne quittera plus, dût-il l'adapter aux mutations fédérales à venir. Le sociologue Bernard Francq la résumerait ainsi (2): «Le PSB doit occuper la direction de l'économie et de la politique industrielle, dans la perspective d'introduire une régionalisation économique qui lui semble alors suffisante pour assurer la continuité du développement wallon. De là lui viendra le sens de la gestion et des nécessaires compromis qu'elle nécessite». Ainsi, bientôt ministre des Affaires économiques, il organise l'implantation de la TVA, initie la politique des prix, tente d'assainir l'assurance maladie-invalidité. Le métier est rentré et la stature, affirmée.

Aussi, en 73, c'est naturellement qu'il s'installe à la coprésidence du PSB, délaissée par Edmond Leburton devenant éphémère (et malheureux) Premier ministre. Au fait, les seventies ne sont pas glorieuses. Années d'instabilité gouvernementale, d'épuisements politiciens sur l'assemblage institutionnel de l'État, de déglingue des finances publiques que toute la génération suivante de décideurs et citoyens mettra 20 ans à expier... Omniprésent, omnipotent, Cools ne peut y être étranger. Mais il pressentira mieux les failles que d'autres. La gabegie socio-économique? Dans ses appels à l'austérité, il affronte de plus en plus vivement la FGTB de Georges Debunne. L'impéritie institutionnelle? Quand s'ouvrent les perspectives d'un pacte d'Egmont, la tentative la plus claire et la plus complète d' aggiornamento de notre histoire belgo-belge, Cools les saisit à bras le corps, moteur et haut-parleur des négociations hexapartites. L'échec du pacte, sur les velléités de Leo Tindemans et les manoeuvres flamingantes, l'écorche vif. D'autant que ce capotage entraîne la scission du PSB, sur fond d'invectives inoubliables avec le co-président flamand Karel Van Miert. Si ce Wallon de la première heure en souffre tant, ce n'est pas par nostalgie unitariste, mais par sentiment de trahison à l'idéal internationaliste.

Les élections de 78 et 79 sont médiocres pour ce qui est devenu le PS, les convulsions sidérurgiques germent, la rupture avec le syndicalisme est consommée, Cools est minorisé un mauvais jour de 81 en bureau. C'en est trop, il jette l'éponge. Non sans surprendre le sérail: il pousse à la présidence celui qui lui ressemble le moins, le doctoral, raide et casuiste Guy Spitaels. Par provocation sûrement, par raison aussi: «Ce sera dur», s'apprête à afficher le successeur, qui l'emporte dans des conditions à jamais suspectes sur Ernest Glinne, resté rebelle, lui.

N'empêche sa présidence du Conseil régional wallon, de 81 à 85, c'est déjà en semi-retraite qu'entre le maïeur de Flémalle bombardé ministre d'État. L'occasion de parcourir son jardin plus secret, peuplé de vestiges. Il est féru d'archéologie, aime visiter les églises et abbayes. Il lit tant qu'il peut, surtout des livres d'histoire, en particulier l'histoire qui vacille (1789, Napoléon, 40-45). Il aime aussi - sont-ce ces consonnes qui vrombissent? - Brel, Brassens, la Bretagne.

L'en sort, la grande crise politique de 1987-88. Qu'y voit-il? L'occasion pour les socialistes de renouer avec le pouvoir après les années néo-libérales plombées de Martens-Gol; celle d'un véritable approfondissement du fédéralisme; celle de freiner l'ascendant d'un José Happart qui le hante jusqu'à l'obsession. Entre participationnistes et anti, que conduit Jean-Maurice Dehousse et Jean-Claude Van Cauwenberghe, l'affrontement est d'une virulence dont la jeune génération PS n'a pas l'idée. A Liège, Cools et son fils en politique, Philippe Moureaux, dénoncent un Premier Mai respectivement «intégriste» et «fasciste». Cools est battu dans sa fédération, ce qu'il n'avalera jamais. Mais le PS rentre en coalitions. Spitaels propose à Cools la ministre-présidence wallonne. Il n'accepte, pour un demi-mandat, que le portefeuille régional des pouvoirs locaux, des travaux subsidiés et de l'Eau. Dans ces 27 mois de 88-90, il verra le meilleur souvenir de sa vie politique. Sans doute parce qu'il travaille pour la Wallonie seule; et dans les domaines où ses appétences pour la gestion économique publique se moulent le plus naturellement. Sans doute aussi, mais ça il ne le dira pas, parce que, sous couvert d'assainissements communaux, il n'a de cesse de régler ses comptes avec les antiparticipationnistes de 88, Carolos et Liégeois en tête!

Le Premier Mai 90, cédant son poste à Alain Van der Biest, il rentre définitivement en terres principautaires. Sa présidence de la Smap, qui pourrait être pantouflarde, et Meusinvest, et Neos, il en fait la force de frappe de tout un réseau politico-financier auquel rien n'échappe. Hors Liège surtout, cet interventionnisme à la fois dynamique, tâtillon et inquisitorial ne laisse d'intriguer. Qu'est-ce qui a poussé le Flémallois sur cette voie-là, depuis des années et désormais plus que jamais? L'intéressement personnel? Non, Cools ne sera jamais Bettino Craxi. Le pouvoir pour la puissance, la domination? Au fil des mois qui lui restent à vivre, ce serait de plus en plus évident. Une conviction politique? Plus incontestablement, qu'il tracerait ainsi (3): «Dans la jungle actuelle de la concurrence, si les socialistes veulent être crédibles, ils doivent d'abord démontrer leur aptitude à concurrencer le privé. On ne peut contester le privé que si l'on fait mieux que lui. (...) Fédéralisme, réformes de structures et planification souple furent pour moi le fil d'Ariane».

Mais le fil s'use, s'entortille. Il faudra y ajouter des déviances, éloignées de ses rêves de démocratie et de transparence d'antan; et des dérapages, redevables d'aigreurs personnelles sans plus de mesure ni de raison. Le plus terrible à entendre, le jour de l'assassinat, ce n'est pas tant que l'on ne s'explique pas le geste scélérat (ça, on n'a pas fini); c'est qu'il ne manquerait pas de pistes potentielles...

© La Libre Belgique 2003

PAUL PIRET

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