Belgique Entretien

Michel Quévit, quel fut le déclic du livre ?

Mes enfants m’ont demandé: "Peut-on vivre dans un pays où une partie importante de la population dit à l’autre qu’elle est paresseuse?" Je n’ai pas voulu du tout faire un livre "antiflamand" et polémique, mais recenser les faits. A l’évidence, tous les investissements de la période de solidarité de la Wallonie ont doté la Flandre des grands facteurs de compétitivité territoriale. Elle était ainsi prête à rentrer dans l’après-capitalisme industriel au moment où la Wallonie s’y empêtrait.

Quand on élargit l’investigation au-delà des transferts fiscaux et sociaux, la perception des flux Nord-Sud bascule donc totalement.

C’est bien cela. Je suis parti d’une phrase de Jean-Marie Dedecker, pour qui "cela fait 175 ans que nous payons pour la Wallonie". Il faisait là référence à une analyse du professeur Hannes, historien à l’université de Gand. Des universitaires de Namur ont ensuite démontré que l’affirmation est sans fondement scientifique: si ces flux existent, ce n’est que depuis les années 1960 et dans une proportion limitée. Toujours est-il que l’on n’aborde là que les rentrées de l’Etat. Il faut aussi se demander ce que fait l’Etat avec cet argent. J’ai choisi quelques grands champs d’intervention de l’Etat: les infrastructures, les matières premières, les crises sectorielles, les aides économiques

Vous insistez beaucoup sur les ports.

C’est incontournable. J’ai découvert à la bibliothèque de l’université de Harvard une note circonstanciée sur les activités du port d’Anvers entre 1840 et 1920. On y lit: "S’il n’y avait pas eu le sillon industriel wallon, jamais Anvers n’aurait pu être un port intercontinental". Quant à Zeebrugge, je l’ai vécu personnellement. Ce qui m’a permis de mieux suivre l’époque de la "dé-solidarité" nationale.

Quand peut-on la situer historiquement?

L’évolution des rapports entre la Wallonie et la Flandre me semble caractérisée par trois phases. D’abord de 1830 aux années 1960. C’est l’étape de la "grande solidarité nationale". La Wallonie joue alors un rôle de région contributrice active à la transition d’une Flandre rurale vers une Flandre industrialisée et prospère. Singulièrement, la priorité économique des gouvernements belges est centrée sur le développement de l’axe Bruxelles-Anvers. Mais les francophones sont convaincus que cette solidarité contribue au développement de toute la Belgique. Le point de vue francophone et wallon, c’est que "ce qui est bon pour la Flandre est bon pour nous et vice versa". On n’est pas dans une logique où chacun calcule ce qu’il "prend" à l’autre.

Attitude naïve?

Elle l’est moins lorsque l’on conçoit les rapports régionaux dans un esprit de solidarité nationale. Dans tous les pays, de tout temps, on voit en développement territorial des régions contributrices en termes de croissance, porteuses de richesses qui profitent en principe à l’ensemble du pays, et d’autres à l’inverse débitrices. Et dans le temps, ça évolue.

Précisément, en Belgique, vient ensuite une phase 1965-1990.

1965 est une année charnière: c’est celle où s’inverse l’évolution du PIB/habitant entre Wallonie et Flandre.

Logiquement, la Flandre devrait alors changer de rôle et devenir contributrice par rapport à une Wallonie débitrice…

Voilà. Or, la Flandre, sous la pression de sa mouvance que j’appelle "nationalitaire" plutôt que nationaliste (c’est là parler en termes de projet politique, plutôt que d’idéologie), va faire valoir sa position majoritaire. Plutôt que de venir à son tour au secours de l’autre région, la Flandre parlera de la Wallonie comme d’une région vivant à ses crochets. Le "plus un franc flamand pour la sidérurgie wallonne" sera le coup de massue de cette "dé-solidarité". Or, même la Commission européenne disait qu’il était impératif de soutenir la Wallonie. A la limite, elle aurait frappé à sa porte pour lui donner de l’argent tant le déclin industriel y était grave, le plus grave de toutes les régions de tradition industrielle en Europe!

Troisième phase, des années 90 à nos jours. La question de la solidarité économique ne se pose plus, puisque tout est régionalisé.

Oui. On pourrait dès lors s’attendre à un apaisement. Mais ce n’est pas le cas. La Flandre reste mobilisée par le combat nationalitaire. Il lui reste à remettre en cause la solidarité sociale fédérale et le fédéralisme fiscal. Si l’hypothèque séparatiste n’est pas majoritaire, elle est présente. Et même si on ne va pas jusque-là, l’autonomie n’est pas aboutie. Les Flamands ont voulu une nation flamande dans l’Etat belge; ils veulent désormais un Etat flamand dans l’Etat belge. Le plus loin possible. Toujours sur fond de stigmatisation.

C’est par elle, dites-vous, que le discours nationalitaire flamand a pu convaincre.

J’ai parlé de trois phases, mais il n’y a pas eu de rupture de l’histoire. En fait, l’enjeu nationalitaire occupe le champ politique en Flandre presque depuis le suffrage universel. Or, pour créer une unité intérieure, on a besoin d’un ennemi extérieur. La nécessité pour les Flamands d’entretenir une image dévalorisante voire méprisante à l’égard des Wallons et de la Wallonie est moins liée à la situation socio-économique de la région et à ce que j’appelle son "mal-développement" qu’à la force opératoire de la stigmatisation. On ne peut pourtant pas faire un pays sur la stigmatisation; et on ne peut en faire un que s’il y a de la solidarité. Leterme fait un fédéralisme de coopération. C’est bien. Mais sans solidarité. La solidarité, c’est plus, c’est éthique.

Des séparatistes pourraient vous rétorquer : “Si vous vous sentez si mal traités, qu’attendez-vous pour plaider avec nous la dilution ou la disparition de l’Etat?”

Pourquoi irait-on les rejoindre? Moi, je suis convaincu que dans l’Europe qui se fait, la Belgique a un sens. Et Bruxelles est là. Si les Wallons s’en vont, que fait-on de Bruxelles? On leur donne? A hauteur de 225 euros de PIB par habitant, à la 3e place en Europe? Et une Belgique qui éclaterait fera des jeunes : des mouvements nationalitaires montent en Europe, surtout dans ses régions riches d’Italie du Nord, Catalogne, Bavière La dynamique nationalitaire est ainsi une menace pour l’Europe, alors que le traité de Rome comme celui de Maastricht met la politique de cohésion au même niveau que le marché unique. La base des fonds structurels, des relations de territoire, c’est que les régions riches aident les régions pauvres. Si la Flandre, lors de la prochaine réforme de l’Etat, coupe la solidarité sociale et fiscale, elle se mettra en porte-à-faux, en dehors de la logique européenne. Car on ne serait plus dans le même Etat alors que l’Union raisonne par Etats.