Belgique

Nous avons interrogé Eric Cornélis, responsable du groupe de recherche sur les transports à l’Université de Namur.

Que pensez-vous du principe de covoiturage ?  Est-ce réaliste pour limiter la congestion automobile ?  

Ce sont des solutions intéressantes et crédibles. Maintenant, cela peut-il produire des résultats du jour au lendemain ? Je ne le pense pas. Car il y a encore énormément un sentiment de "Ma voiture, ma liberté" chez les gens. Cela va demander du temps pour que le citoyen apprenne à partager cette ressource qu’est la voiture. Un des problèmes à l’origine des embouteillages, c’est le taux de remplissage par voiture qui est très faible (NdlR : 1,2 personne). Si on parvient à avoir 2 ou 3 personnes par voiture, cela va réduire en partie la congestion. Mais il faut tout de même atteindre une certaine masse critique pour avoir un effet marquant sur la fluidité du trafic.  

Le gouvernement flamand a donné son feu vert à l’élargissement du Ring de Bruxelles. La décision suscite déjà la polémique. Est-ce une bonne idée ?  

C’est une fausse bonne idée. Elargir le Ring, c’est créer un aspirateur à voitures. Quand les gens vont se rendre compte que l’on circule mieux autour du Ring, ils vont avoir tendance à abandonner les transports en commun. La nature a horreur du vide. On peut prendre l’analogie suivante : il y a quelques années, vous aviez dans votre ordinateur un disque dur d’une capacité de 100 mégas et lorsqu’il était plein, vous deviez racheter un nouvel ordinateur avec une capacité supérieure. Au fur et à mesure, vous avez beau augmenter la taille de votre disque dur, vous vous rendrez compte qu’il sera… toujours plein. C’est la même chose pour le Ring. D’autre part, même si on élargit le Ring, la persistance de goulots d’étranglement posera encore des problèmes demain. C’est donc une fausse bonne solution. Les embouteillages s’expliquent par le fait qu’il y a trop de demande et pas assez d’offre d’infrastructures. Ce n’est pas en augmentant l’offre que l’on va résoudre le problème de la congestion, c’est plutôt en essayant de prendre des mesures pour contraindre la demande, ce qui est délicat, car cela touche à la liberté individuelle des gens. Et le risque est que cela soit mal perçu par la population.  

Que faudrait-il faire ?  

Contraindre la demande, cela peut se faire via du covoiturage, de meilleures dessertes en transport en commun, etc. Mais il ne faut pas essayer de résoudre les questions de mobilité en cherchant uniquement des solutions propres à la mobilité. Il faut aborder les enjeux d’aménagement du territoire, de fiscalité - plutôt que de favoriser les voitures de société, il faudrait aider l’achat ou la location d’une maison près de son lieu de travail - ou d’implantations des entreprises, souvent placées dans des endroits mal desservis par les transports en commun. Aborder aussi la question des heures de fermeture des magasins, des écoles, etc. La mobilité doit devenir un enjeu de société, d’autant plus que le vieillissement de la population va générer d’autres contraintes de mobilité.  

Le monde politique n’ose-t-il pas prendre des mesures radicales de peur d’indisposer des automobilistes qui sont aussi des électeurs ?

Les solutions que le monde politique peut prendre aujourd’hui pour aider à une meilleure mobilité produiront des effets positifs à une échéance beaucoup plus lointaine que la prochaine échéance électorale. Dans l’intervalle, ces décisions risquent de générer des effets négatifs à court terme pour le conducteur et seront donc mal perçues par la population. C’est là tout le problème. Il faut un certain courage politique pour prendre des mesures impopulaires. Nous n’avons pas encore pris conscience dans notre pays de l’enjeu de société que constituent ces questions de mobilité. Il n’y a pas dans notre pays une réflexion assez globale sur cette problématique. Le paysage politique et administratif belge - avec des compétences en matière de mobilité dispersées entre différents niveaux de pouvoir - n’arrange pas les choses. Les problèmes de mobilité ne s’arrêtent pas aux frontières des Régions. Imaginer une politique de mobilité pour Bruxelles, pour la Flandre ou pour la Wallonie sans concertation entre les différents niveaux de pouvoir, c’est voué à l’échec.