Belgique

Il faisait beau ce jour-là, en août 2009, dans le village bien connu de Tartelette-sur-Confiture. C’était la brocante annuelle et donc la fête au village. L’alcool, sans doute, coulait joyeusement. Mais soudain, les événements allaient se précipiter et donner à la bourgade des allures de village gaulois en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Et sept ans plus tard, tout ce monde se retrouve au tribunal. Tout ce monde ? Pas vraiment. Il y a cinq inculpés, mais deux seulement sont présents dans la salle. un troisième est représenté par son avocat et les deux derniers font défaut depuis le début de la procédure.

Au départ de tout cela, il y a Albert (on va l’appeler comme ça), qui est un peu l’idiot du village. En termes de psys, ça donne "retard mental, trouble comportemental, personnalité psychotique de type paranoïde et dangerosité pas exclue". Il fait environ 45-50 ans et vit toujours chez sa mère, une dame d’un certain âge qui est d’ailleurs présente à l’audience malgré qu’elle marche difficilement, et commente chacune des accusations portées contre "son gamin". Au point que la présidente doit lui rappeler que le public est censé se taire dans un tribunal.

Attentat à la pudeur

Donc, Albert se retrouve du côté des toilettes publiques et, d’après l’acte d’accusation, met la main aux fesses d’une fille du village, âgée de moins de 16 ans à l’époque. Aujourd’hui, Albert reconnaît lui avoir mis la main sur l’épaule, rien de plus. "Mais elle a raconté le contraire aux gendarmes." "Vous êtes sûr ?", s’enquiert la présidente. "Cela fait longtemps, vous avez peut-être oublié. A l’époque, vous aviez reconnu les faits." Mais non, Albert conteste désormais l’attentat à la pudeur.

Bref, la gamine se plaint à son petit ami, qui rapplique avec ses copains. Très vite, une bagarre générale éclate. D’où une deuxième prévention qui concerne quatre des cinq prévenus, coups et blessures avec incapacité de travail sur un mineur qui sera retrouvé inconscient par les services de secours.

Albert, qui s’exprime de manière à ce point inaudible que la présidente se fait répéter chacune de ses phrases, quand elle ne les fait pas traduire par son avocat, admet qu’il a giflé le petit ami de la victime, qui avait eu l’audace impardonnable de renverser un verre de coca sur sa veste. L’autre prévenu présent à l’audience, appelons-le Bernard, tranche un peu avec Albert. Grand, mince, environ un quart de siècle, il s’exprime de manière posée et réfléchie. La présidente, un peu lasse des explications embrouillées d’Albert, se tourne vers lui. "Pouvez-nous vous expliquer un peu plus clairement ce qui s’est passé ce jour-là ? Est-ce que vous connaissiez les gens que vous avez frappés ?"

- "C’est un petit village, Madame la présidente. Tout le monde se connaît", soupire-t-il.

- "Qu’avez-vous fait ?"

- "J’ai défendu mes copains, je ne sais plus sur qui j’ai frappé, c’était une bagarre générale, je n’ai pas tout vu. Ils ont débarqué à six voitures et commencé à taper dans le tas."

- "Vous avez frappé parce que votre intégrité physique était menacée ?"

- "Non, j’ai défendu mes copains qui se faisaient agresser."

Au passage, Bernard conteste la troisième prévention, coups et blessure sur la jeune fille. "Jamais de ma vie je ne toucherais à une fille". dit-il, non sans un peu de pathos dans la voix.

- "Vous avez un travail pour le moment ?"

- "Non, mais j’en cherche un. Je chipote", admet Bernard.

- "Vous n’avez pas de problèmes d’alcool ou de drogue ?"

- "Non."

- "Vous voyez encore vos copains de Tartelette ?"

- "Non, j’ai déménagé."

Pour le ministère public, les faits sont établis et il suffit de lire les déclarations de l’époque pour être certain de l’implication des prévenus dans la bagarre. Pour Albert, la loi de défense sociale doit s’appliquer. Pour Bernard, qui n’avait que 19 ans à l’époque, dont le casier judiciaire est vierge et le rapport d’expert favorable, une suspension simple du prononcé doit suffire. Pour le troisième, représenté par son avocat et en état de récidive légale, ce sera la case prison. Les autres, qui font défaut, devraient s’en tirer avec une peine de travail.

La défense n’a pas beaucoup d’arguments à faire valoir. Albert est retardé, les coups et blessures se limitent à une simple gifle et pour ce qui est de l’attentat à la pudeur, c’est parole contre parole. Il n’a pas pris part à la bagarre, qui était le moment le plus violent. Il ne sort plus de chez lui, regarde la télé et aide sa mère qui en a bien besoin. Il ne semble pas plus dangereux qu’un autre. En outre, le risque de récidive n’a pas l’air élevé. "Il semble inapproprié de mettre en branle toute une machine lourde, Madame la présidente."

L’avocate de Bernard insiste sur le fait que pour certaines préventions, notamment de coups sur la fille, ce n’est pas une suspension du prononcé qu’elle réclame, mais un acquittement. D’ailleurs, même celle-ci reconnaît qu’il ne lui a pas porté de coup.

La présidente se tourne vers Albert : "Vous êtes d’accord de ne pas être condamné ?" Mais même cette phrase simplifiée, répétée trois fois, n’a pas l’air d’être comprise. "Vous pouvez lui traduire ?", demande-t-elle à son avocat. Bernard, lui, a compris tout de suite. "Je ne sais pas encore quand je rendrai mon jugement", soupire la présidente, voyant approcher les vacances judiciaires. L’affaire risque d’être toujours pendante pour la prochaine brocante de Tartelette…