Belgique Xavier n’a pas supporté sa dispute avec Sophie. Etait-ce une raison pour bouter le feu à sa maison ?  Audience. 

C’est une matinée comme les autres dans une salle d’audience. Tel avocat est bloqué dans les travaux autoroutiers; un couple de personnes âgées a l’air de se demander ce qu’il fait là. Nous aussi. Puis, il y a Xavier (1), un peu boudiné dans son costume bon marché, le front appuyé sur le dossier du banc d’en face, il a visiblement passé une mauvaise nuit. Non sans raison.

Xavier a la petite cinquantaine. Il est père de deux enfants; en instance de divorce et gérant de sociétés au moment des faits : "Deux étaient en faillite mais sinon, les autres marchaient bien…" Ce qui lui est reproché ? D’avoir frappé sa compagne de l’époque et bouté le feu à sa maison - de maître. Xavier aurait voulu se suicider de la sorte, version que réfuteront les parties civiles. Appelé à s’expliquer, Xavier se victimise : "J’ai été piégé par une personne qui m’a poussé à bout jusqu’au jour où j’ai ‘pété un câble’. Avant de la connaître, j’étais quelqu’un de normal. Elle m’a progressivement détruit." Il conteste la prévention de coups et blessures : "Je ne suis pas quelqu’un de violent." L’espace d’une nuit bien arrosée sur fond de dispute, Xavier serait tombé dans une sorte de faille spatio-temporelle. Son avocat invoquera d’ailleurs l’article 71 (2) du Code pénal.

En attendant, "Elle", c’est Sophie (1) et son conseil a une autre version des faits. Il évoque un "dossier passionnel", "une erreur de casting" : "Ils se rencontrent, elle est belle, jeune et riche." Xavier n’est certes pas un Apollon mais avec son bagout de commercial, on l’imagine aisément séducteur. Refermons la parenthèse. "Elle possède une superbe maison de maître dans un quartier cossu tandis que lui est dans une situation financière précaire et son divorce se passe mal. Il vient néanmoins s’installer chez elle, leurs enfants respectifs s’entendent bien. Ma cliente semble avoir trouvé le bonheur."

Econduit dans sa demande en mariage ?

Les tourtereaux cohabitent ainsi pendant une année mais lors d’une - chaude - nuit de juillet 2015, les choses s’enveniment. "Ils décident de sortir en amoureux , explique l’avocat . Au restaurant, il demande ma cliente en mariage et se fait insistant. Mais, chat échaudé craignant l’eau froide, ma cliente n’a pas envie de précipiter les choses et la soirée se termine en dispute. Vu la mauvaise ambiance, elle décide d’aller dormir dans une chambre annexe."

Là, les événements s’enchaînent : "Lui, ne supportant pas cette situation, la cherche, la trouve et la roue de coups. Elle quitte SA maison en pleine nuit pour se réfugier chez une amie qui réside à vingt kilomètres de là. Cette dernière constate les rougeurs que présente ma cliente. Il harcèle les deux femmes de coups de téléphone pendant la nuit et finit par joindre l’amie : ‘Tu peux lui dire que je fous le feu à la baraque.’ Vous imaginez l’état de ma cliente ? Il va s’exécuter en allumant cinq foyers tout en rentrant des bonbonnes de gaz du barbecue. Puis, il va se réfugier à l’endroit le plus éloigné de la maison, où il ne risque rien. Les dégâts sont extrêmement importants. Il faudra plus d’un an pour que le dossier se mette en place et une autre année pour que ma cliente réintègre son domicile. Lui, par contre, qui aurait donc voulu se suicider, retombe vite les pieds sur terre en reprenant possession de son véhicule le jour même. Sa seule préoccupation est de récupérer ses effets personnels. Il entamera, alors qu’aucun expert n’est encore passé, une procédure en référé à cet effet. En mars 2016, lors de la première réunion d’expertise (!), il se présente triomphant faisant prévaloir les droits de la défense. Pour une partie civile, c’est atroce. C’est comme si un violeur se présentait à l’examen gynécologique de sa victime (sic). Non content de cela, il envoie des mails à ma cliente où il explique aux enfants pourquoi il a mis le feu. En gros : ‘Maman est alcoolique et elle a poussé le gentil Xavier à bout.’ Cela témoigne d’un état d’esprit pour le moins interpellant. Il sait que son projet de vie avec ma cliente fortunée est parti en fumée et il déverse son fiel. Après ça, on va nous invoquer l’article 71. S’il voulait se suicider il y avait d’autres moyens que de mettre le feu à l’immeuble de ma cliente. Il pouvait aussi tout simplement la quitter."

L’avocate de l’assurance s’appuie confortablement sur la plaidoirie de son confrère arguant, elle aussi, que les conditions pour l’article 71 ne sont pas remplies (absence de remords, imputation des faits à sa compagne et rapport médical unilatéral). Elle réclame une somme provisionnelle de 450 000 euros, approximativement le montant des travaux de rénovation (!).

Pour le ministère public, la matérialité des faits n’est pas contestée pour l’incendie. Mais c’est plus ambigu en ce qui concerne les coups et blessures dans la mesure où aucun certificat médical ne peut en attester. Vu l’absence d’antécédents, le procureur réclame une peine de 18 mois de prison et n’est pas opposé à un sursis probatoire afin que le prévenu soit suivi psychologiquement.

"Il a voulu se suicider"

Pour l’avocat de la défense, la partie s’annonce serrée. "Mon client aurait été l’instigateur d’un plan machiavélique… Je n’ai pas la même lecture du dossier. Il a voulu se suicider, c’est manifeste. Il a barricadé tout le rez-de-chaussée, allumé cinq foyers, rentré des bonbonnes de gaz et est allé soi-disant ‘se réfugier’ au dernier étage. Vous croyez que c’est le meilleur endroit pour se ‘réfugier’ ? Soyons de bon ton. Les photos parlent d’elles-mêmes. Mon client a été extirpé en pyjama par les pompiers qui ont dû briser les vitres pour accéder à l’intérieur de l’immeuble." En ce qui concerne la prévention de coups et blessures : "Quand on se fait rouer de coups, on va chez le médecin. Il y a un doute, qui doit profiter au prévenu."

La présidente sort Xavier de sa somnolence. Il a une dernière fois la parole : "On présente Sophie comme une personne jeune, jolie et riche mais, au moment des faits, j’étais au moins aussi riche qu’elle. L’objet de notre dispute aurait été ma demande insistante en mariage. Je ne l’aurais jamais demandée en mariage vu que mon divorce ne fut prononcé qu’un an après les faits." Xavier aurait dû s’arrêter là, mais non : "On dépeint Sophie comme une personne saine, c’est excessif. S’est-on penché sur comment elle a soldé ses relations précédentes ? Je m’étonne que l’on se soit penché sur mon côté affabulateur alors qu’un de ses ex a fini à l’hôpital et que d’autres la dépeignent comme une folle. On n’a pas pris le soin de savoir qui nous étions, elle et moi."

Jugement le 16 novembre.


(1) Prénoms d’emprunt.

(2) Art. 71 : "Il n’y a pas d’infraction lorsque l’accusé ou le prévenu était atteint, au moment des faits, d’un trouble mental qui a aboli ou gravement altéré sa capacité de discernement ou de contrôle de ses actes ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister."