Belgique Moralité : quand on vole une voiture, il vaut mieux ne pas emprunter les sens interdits.

Al’ombre du - nouveau - Passenger de l’artiste Arne Quinze, la justice montoise suit son cours. Avec les moyens du bord. L’huissier est absent et comme le téléphone n’a sans doute jamais été raccordé, c’est la présidente qui dégaine son portable pour s’inquiéter de la présence d’un prévenu écroué.

Vêtu d’un survêtement gris, le jeune homme est bien présent mais son dossier, lui, est incomplet. La greffière part s’en inquiéter au greffe. Entre-temps, le dossier réapparaît… accroché à un bouton de la robe de la présidente, mi-amusée, mi-gênée aux entournures : "Il faut que les huissiers ne soient pas là pour que l’on se rende compte qu’ils sont indispensables." Un avocat se propose d’aller rechercher la greffière… qui réapparaît par une porte dérobée. Le début de l’audience est quelque peu vaudevillesque. Le temps pour la juge de prononcer un jugement et tous les acteurs ont réintégré la scène.

Qui est Rachid ?

Le jeune homme au survet’ gris - appelons-le Rachid (*) - est assisté d’un interprète, ce qui, dès les premiers échanges, paraît superflu :

- "Mais vous parlez le français ! ?", constate la présidente.
- "Pas mieux que lui", rétorque le prévenu en désignant son interprète.

Rachid s’est fait coincer par la patrouille. Il faut dire que quand on circule à bord d’une voiture volée, il vaut mieux ne pas emprunter les sens interdits. A sa décharge, Rachid n’était pas titulaire du permis de conduire.

La ligne de défense du jeune homme est assez romanesque : "J’ai vu que les clés de contact étaient sur la serrure, je me suis dit qu’il s’agissait d’une voiture volée et je voulais la ramener au commissariat." Le "hic", c’est qu’avant de faire sa B.A., Rachid a profité de son moyen de locomotion pour aller boire des verres avec un copain.

Pour tout dire, le conseil du jeune homme est quelque peu désarçonné. Son client est en aveux et pour lui, cela signifie qu’il est sur le bon chemin. D’ailleurs, entre-temps, il a obtenu son permis de conduire et est père depuis 15 mois, même si ce n’est plus l’amour fou avec la mère… Bref : "Il regrette vraiment cette bêtise." L’avocat demande la clémence, la suspension simple ou probatoire du prononcé, au pire une peine avec sursis.

Le procureur du Roi ne voit pas les événements avec la même acuité. Mais qui est Rachid ? Sans permis de séjour, SDF, il a commis des (mé) faits sous deux identités différentes. Ayant déjà un casier sous sa véritable (?) identité, il a préféré en livrer une autre : "Nous partons dans de la romance, du rocambolesque. On pourrait presque en rire si Monsieur X ou Y n’avait pas de mépris pour la réalité des choses et la justice. Il invente 1001 fables, quelle confiance peut-on avoir vis-à-vis de sa parole ? Il vit dans la clandestinité, passe du bon temps chez nous et commet des infractions. Les 15 mois requis sont justifiés."

Pour la présidente, entre X et Y, il subsiste un doute : "S’agit-il de la même personne ?" Pour le ministère public, la seconde identité donnée n’est qu’un "alias". La présidente n’en démord pas : "On ne parle jamais d’empreintes digitales, cela me tracasse."

Rachid a le dernier mot : "Je suis venu en Belgique avec de bonnes intentions mais j’ai commis des erreurs. Là, j’ai un enfant, j’ai changé."

Jugement le 19 novembre.

Fernandez (*) est ce que l’on pourrait appeler "un bon client". Petit, rond et gris sous le harnais, il fait davantage que son âge. Il a l’air inoffensif de prime abord mais est déjà connu de la justice, ce qui lui vaut son emprisonnement. Il vit depuis de nombreuses années avec une dame née en 1937. Gentil à jeun, Fernandez se transforme en bourreau pour sa bienfaitrice dès qu’il a bu un coup. Et Fernandez boit beaucoup. La preuve : il s’est présenté saoul - et donc agressif - devant la commission de probation. Inutile de dire que son sursis a volé en éclats. Au total, il devra passer près de trois ans derrière les barreaux. "C’est triste que l’on en soit arrivé là. On aurait aimé éviter la prison", note la présidente. Fernandez n’a en effet pas l’air d’un mauvais bougre, juste une sorte de Dr Jekyll qui se transforme en Mister Hyde dès qu’il a abusé de la dive bouteille.

Comment, pardon ?

La soixantaine, un pull qui se laisse aller, un catogan et sourd comme un pot, Angelo (*) fait opposition à son jugement par défaut où il avait écopé d’un an de prison.

Avec un acolyte, il a été pris en flagrant délit de voler de l’alcool dans un magasin. Disons plutôt que c’est l’acolyte qui faisait le coup, Angelo était "juste" le chauffeur. "A un âge où on pourrait s’occuper de ses petits-enfants, monsieur a décidé de voler des bouteilles de champagne…", soupire le procureur du Roi. "Ils sont en aveux, ils contestent juste le nombre de bouteilles dérobées. Pour le chauffeur de la voiture - Angelo, NdlR -, vu sa situation actuelle, je ne m’opposerai pas à un sursis. Pour l’autre, au casier judiciaire interpellant, je demande la confirmation de la peine."

En effet, bien qu’il soit sous bracelet électronique, Angelo a retrouvé un emploi et donne satisfaction à son employeur. SDF tout un temps, il semble avoir bien rebondi.

- "Jugement le 3 décembre", signifie la présidente.
- "Quoi, c’est reporté au 3 décembre ?"
- "Non, jugement le 3 décembre !"

Davantage qu’un bracelet électronique, c’est un sonotone dont aurait besoin Angelo.

(*) Prénoms et nom d’emprunt.