Belgique Ils créent des sociétés bidon, y installent des gérants de paille et abusent de dizaines de gogos.

Une demi-douzaine de prévenus et dix-sept sociétés "bidon" relevant du secteur du nettoyage. Devant ce tribunal correctionnel, est jugé un dossier qui fait penser à d’autres du même acabit.

Fausses fiches de paie, vrais crédits

Ce n’est pas la première fois, en effet, que la justice a à connaître de cette forme d’escroquerie. Un ou deux "chefs de bande" créent, à tour de bras, des sociétés factices et installent des gérants à leur tête, qui ne sont que des hommes de paille chargés de trouver des personnes sans emploi et à la ramasse.

Les sociétés se font inscrire auprès de secrétariats sociaux et délivrent ensuite à leurs "travailleurs fantômes" des documents (contrats de travail, fausses fiches de paie) permettant à ces derniers d’avoir accès à des allocations ou de contracter des prêts auprès de banques ou encore d’acheter des biens à crédit, comme des voitures qui sont aussitôt revendues à l’étranger ou à des garagistes véreux installés en Belgique.

Au passage et à chaque étape de l’entreprise, les faux travailleurs paient des sommes rondelettes aux meneurs (de quoi permettre à ceux-ci, par exemple, de s’afficher au volant d’une Porsche Cayenne), lesquels rétrocèdent des commissions aux intermédiaires.

Que les gogos recrutés par dizaines tombent ensuite dans des ennuis financiers sans fin n’intéresse évidemment pas ces personnages sans scrupule. Une fois leur société liquidée, ils en fondent une autre et ainsi de suite, trouvant chaque fois un lot de paumés prêts à tout pour sortir de la dèche dans laquelle ils mijotent.

L’art de minimiser

L’affaire qui nous occupe est vieille d’une dizaine d’années mais son ampleur mobilise non seulement nombre de prévenus mais aussi une belle brochette d’avocats qu’on n’entendra pas plaider aujourd’hui car toute l’audience est consacrée aux interrogatoires.

C’est dans un ensemble touchant que les prévenus, même s’ils sont tous en aveux partiels, s’échinent, devant la présidente et le ministère public qui les cuisinent sans ménagement, à minimiser le rôle joué dans cette saga.

K., le personnage central du dossier, est pointé du doigt par une floppée d’autres dirigeants d’entreprises avec lesquels il a eu maille à partir et dont il semble qu’il en a entraîné quelques-uns dans la faillite mais il botte en touche, affirmant avec aplomb qu’il n’a jamais été gérant que de deux sociétés, se défendant d’avoir autant d’importance qu’on veut bien lui en attribuer et prétendant que ses ennuis avec ses nombreux accusateurs tiennent au fait qu’il avait adopté à leur égard une attitude d’indépendance qui leur déplaisait.

A., bombardé lui aussi gérant de pacotille de deux sociétés (voire de bien plus, ce qu’il nie) aurait été mis en contact avec K., par un certain "Ahmed le Parisien". La scène s’est passée dans un café proche de la gare du Midi, à Bruxelles.

Surnommé Cacahuète, A. voulait sortir des petits boulots qu’il faisait à l’époque et qui ne lui rapportaient pas grand-chose ("des cacahuètes sans doute", me murmure mon voisin, hilare), et c’est comme cela qu’il est entré dans la combine.

Lui aussi rejette les accusations, émanant notamment du responsable d’un secrétariat social, qui lui donnent un rôle nettement plus actif dans ce trafic.

Séquestré dans une cave

Alors que l’équipe du service de sécurité du palais, qui encadre les prévenus, dont plusieurs comparaissent détenus, se fait relever par des collègues un peu bruyants, l’interrogatoire se poursuit avec un autre protagoniste du dossier, qu’on appellera Harold.

Ce quasi-sosie du joueur de football brésilien David Luiz n’a pas sa langue dans sa poche. Dans un français plutôt châtié, il explique, avec fougue, qu’il a joué un rôle de rabatteur pour le compte de K.

"Mais c’était une erreur de jeunesse, Madame la présidente, on m’avait fait miroiter le gain facile de quelque argent et je suis tombé dans ce piège grossier sans me rendre compte que j’étais le jouet de personnages qui n’ont pas hésité à faire pression sur moi. J’étais, en outre, en butte aux récriminations des personnes que j’avais convaincues de profiter du système et qui voyaient les promesses qui leur avaient été faites se transformer en gros ennuis. Elles venaient demander des comptes et moi, lorsque je m’adressais aux dirigeants du trafic, je ne trouvais plus personne. J’ai été menacé, Madame la présidente, et même séquestré dans une cave. Tout cela pour quelques centaines d’euros à peine."

L’homme qui, dit-il, a tourné la page, retrouvé du travail et fui tout ce milieu aurait pu "faire avocat" mais il ne convainc pas entièrement le tribunal.

On peut imaginer qu’il lui fut difficile de "sortir de cet engrenage", comme il dit, mais difficilement gober qu’il a pu croire longtemps, comme il l’affirme, que toutes ces pratiques étaient légales.

Acheteur de bagnoles cynique

Quoi qu’il en soit, il emporte un capital de sympathie que le receleur de trois véhicules achetés à crédit par les "victimes" des escrocs puis rachetés par ses soins à ces derniers et à vil prix ne parvient pas à glaner auprès d’un tribunal que son attitude, disons cynique, semble quelque peu indisposer.

L’homme a un lourd passé derrière lui et il semble assumer son statut. Son avocat aura du pain sur la planche. Comme la plupart de ses collègues.