Belgique Bien qu’interné, il est à nouveau jugé. Problème, il ne se souvient plus des faits.

Vous allez bien Monsieur ? Il me semble que vous n’êtes pas très bien" : la présidente du tribunal est prévenante envers cet homme, dont les pas vers le banc des prévenus sont guidés par son avocate.

Debout devant le banc des prévenus, cet homme, la soixantaine, resté athlétique, a les yeux fermés. Depuis le début de l’audience, il était assis somnolent sur un des bancs réservés au public. La femme, assise à côté de lui et dont on apprendra qu’il s’agit de sa mère, ne le réveillait pas. Son avocate avance que cette somnolence s’explique par la prise régulière de médicaments. L’homme acquiesce quand la présidente lui demande s’il est en état de répondre aux questions. D’une voix souvent difficile à comprendre, il explique qu’il est sous le coup d’une mesure d’internement depuis 2004.

"Et cela se passe comment ? Vous êtes en liberté ? Ce n’est pas parce que l’on est sous mesure d’internement que l’on est enfermé", ajoute, d’un ton presque maternel, la présidente. L’homme explique qu’il est en liberté sous conditions depuis 2009, qu’il doit voir une assistante de justice et qu’il est suivi mensuellement par un psychiatre.

Un prévenu quasi inaudible

La présidente doit tendre l’oreille pour essayer de comprendre le prévenu, dont la voix est caverneuse. Et pour cause, il n’a presque plus de dents.

"C’est à cause de l’héroïne ?", l’interroge la présidente. Cette drogue, lorsqu’elle a été prise trop longtemps, peut en effet entraîner la perte des dents. Et la présidente a pu lire le contenu du casier judiciaire du prévenu. Il a des antécédents en matière de stupéfiants, de vols avec effraction et de recel. Jamais, toutefois, il n’a été question de violences. Et le dernier fait remonte à 2004.

"Mes dents, ce sont des coups de poing que j’ai reçus quand j’étais dans la rue", explique-t-il. Ce qui inquiète la présidente, qui se demande s’il ne doit pas être à nouveau interné. Mais il explique qu’il n’a vécu en rue que deux semaines lorsqu’il était vraiment très mal.

"Vous ne demandez pas une expertise psychiatrique ?", demande la présidente à Me Virginie Taelman, qui défend le prévenu. "Non, pour l’instant il est bien", répond l’avocate qui annonce d’emblée qu’elle demandera l’acquittement ou, à titre subsidiaire, un sursis probatoire.

L’instruction d’audience proprement dite peut commencer. "Vous vous souvenez de ce 9 octobre 2015 ?", demande la présidente. "C’était dans la station de prémétro Bourse vers 6 h. Quelqu’un m’a approché et on m’accuse d’avoir volé un téléphone portable. Je ne me souviens pas", dit-il.

Le dossier comporte des photos, qui sont des captures d’écran des images filmées par les caméras de surveillance. Mais elles ne montrent pas l’altercation proprement dite.

"La victime dit qu’elle est venue vers vous. Elle vous accuse d’avoir volé son téléphone", lui demande la juge. "Je me souviens qu’il pousse et moi aussi je pousse", répond-il. Difficile de faire la part des choses. Le plaignant n’est pas partie civile et n’a dès lors pas d’avocat pour expliquer son point de vue. Avec des amis, il venait de faire la fête dans le quartier. Ils rentraient avec les premiers transports en commun du matin. Ils étaient imbibés.

La tête encapuchonnée

Détail troublant, comme le fait remarquer la présidente, les images montrent que le prévenu avait une casquette vissée sur la tête et avait remonté par-dessus la capuche de son sweat. "Il faisait froid", justifie-t-il. La présidente n’en croit rien.

La parole est au procureur. Il change de fusil d’épaule. Il ne retient pas le vol avec violences car le sort du téléphone est obscur. Il veut requalifier en coups et blessures. Mais il ne s’oppose pas au sursis probatoire.

La défense demande l’acquittement, estimant notamment qu’on ne peut parler que de voies de fait. La victime n’a pas présenté de certificat médical.

A la limite, elle accepterait le sursis probatoire.

La présidente demande s’il accepterait. "Bien sûr", répond-il à la présidente, qui par un poli "Au revoir Monsieur" lui signifie que l’audience est terminée et que le jugement tombera le 16 juin.