Belgique

REPORTAGE

L a fille de Jean ? Rien que d'y penser j'en ai la chair de poule !" Voilà une entrée en matière qui a le mérite d'être claire, et illustre bien le sentiment d'effroi et d'incompréhension que tout le monde semble partager ici quand on évoque son nom. Nous sommes à Monceau-sur-Sambre, à quelques kilomètres de Charleroi. En quittant la place Charles II et le petit ring, on prend la chaussée de Mons et traverse une longue lignée de cheminées d'usines pendant des kilomètres. C'est là qu'a grandi Muriel Degauque. Là qu'elle a vécu avant de rencontrer son premier mari, qui la convertira à l'islam avec la suite que l'on connaît. "Je ne comprends vraiment pas ce qui lui a pris, poursuit cette commerçante du centre-ville, tout ce que je peux vous dire c'est qu'elle n'a pas été élevée comme ça. A mon avis, on lui a fait un lavage de cerveau !"

Etrange itinéraire en effet que celui de Muriel, qui débute dans une petite cité ouvrière du Hainaut pour terminer sur un convoi militaire américain près de Falloujah, quelque part au milieu de l'Irak. Un convoi au passage duquel elle s'est fait exploser, devenant à 38 ans la première kamikaze belge de l'Histoire. Un destin tragique qui, deux ans après sa mort, laisse encore planer un profond sentiment de gêne dans le quartier.Enfant des citésAncien échevin à la Ville de Charleroi, Serge Beghin a grandi deux maisons plus loin que celle des Degauque. Lui est surtout un ami de Jean-Paul, le frère aîné de Muriel, mais la côtoie tous les jours dans cette petite rue en cul-de-sac où les jeunes jouent ensemble. "On est des enfants des cités, nous dit-il, on a eu la même éducation." Deux enfants des cités, tous les deux de milieux modestes et sans histoires.

Jean, le père de Muriel, est ouvrier métallurgiste tandis que Liliane, sa mère, est secrétaire médicale. Comme Serge, Muriel suit sa scolarité à l'école primaire de Monceau puis part à l'athénée de Fontaine-l'Evêque où, là encore, rien ne pouvait laisser présager pareil destin pour une jeune fille plutôt connue pour sa discrétion et sa timidité. "Elle était très discrète et elle ne souriait pas beaucoup, voilà tout ce dont je me souviens", nous confie son ancien titulaire, aujourd'hui à la retraite. "Je suis désolé mais, même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais pas vous en dire plus." Muriel Degauque, une élève passée presque inaperçue durant toute sa scolarité. "Incolore, insipide, rajoute d'ailleurs cette ancienne camarade de classe. Elle n'avait pas d'ami et restait toujours dans son coin."

Et à regarder son bulletin scolaire de l'année 1982-1983, on ne peut effectivement que constater que Muriel ne sortait pas du lot. 7/10 en mathématique et en français. Inscrite au cours de morale. "Ce résultat est dû à un manque de travail, attention Muriel" , avait annoté son professeur à l'époque. "Si vous saviez le nombre d'élèves à qui on écrit cela chaque trimestre !" , s'exclame la proviseur de l'Athénée en riant. L'athénée royal de Fontaine-l'Evêque, qui depuis la fin tragique de la plus célèbre de ses anciennes élèves s'est retrouvé propulsé sur le devant de la scène, victime d'une publicité dont il se serait bien passé. "On a eu la visite de CNN, de Al-Jazeera... Je préfère quand même que l'on parle de mon établissement dans d'autres circonstances !" , ironise la proviseur. Accident de motoA 24 ans, Jean-Paul, le frère de Muriel, est victime d'un accident de moto. Un automobiliste qui brûle un stop. Jean-Paul est tué sur le coup. "La mort de son frère l'a fortement perturbée, déclare Serge Beghin, comme s'il fallait chercher là une explication à la métamorphose de celle qui fût sa voisine durant son enfance, mais à dire vrai on l'avait déjà tous perdue de vue à l'adolescence." Muriel ne passera en effet que quatre ans à l'athénée de Fontaine-l'Evêque. Elle redoublera sa troisième puis sera réorientée vers une filière d'apprentissage. Elle travaillera ensuite dans une boulangerie à Charleroi, dont elle sera licenciée, accusée de voler dans la caisse, puis dans une autre à Monceau-sur-Sambre. De cette période, on dit d'elle qu'elle touchait à la drogue et qu'elle courrait les garçons. Rumeurs fondées ou non, peu importe... Muriel va tomber amoureuse et se convertir à l'islam. Elle divorcera pour rencontrer enfin Issam, avec qui elle partira trois ans vivre au Maroc avant de revenir au pays et de s'installer à Bruxelles, rue de Mérode, dans le quartier du midi. "A cette époque on ne la voyait déjà plus beaucoup, poursuit cette commerçante du centre de Monceau, et quand elle venait, elle avait déjà son voile."

Petit à petit, Jean et Liliane vont ainsi voir leur fille leur échapper complètement et devenir quelqu'un d'autre. Et les rares visites qu'ils reçoivent encore de leur fille et de leur gendre sont loin de passer inaperçues dans la petite cité ouvrière. Des voisins racontent ainsi l'arrivée de la vieille Mercedes s'arrêtant devant la maison, au numéro 33 de l'avenue de l'Europe. Le voile de Muriel qui ne laisse entrevoir que ses yeux et son mari Issam, tout vêtu de blanc comme Saladin. Issam qui à ce moment-là impose ses règles dans la maison de ses beaux-parents. Pas question ainsi pour les femmes de quitter la cuisine lorsque les hommes sont au salon. Les parents de Serge Beghin, qui ont toujours été très proches de ceux de Muriel, doivent également se plier à ce rituel, qui met tout le monde très mal à l'aise. "Jean et Liliane étaient peut-être heureux au début de voir que, convertie à l'islam, leur fille avait adopté une nouvelle hygiène de vie, mais ils ont vite déchanté, poursuit ainsi leur ancien voisin. En fin de compte, ils avaient beaucoup de peine."

Un coup de fil de SyrieMuriel et Issam vont petit à petit se murer dans la religion, adoptant un point de vue de plus en plus radical de l'islam qui accentuera encore davantage la rupture de la jeune femme avec son milieu d'origine. Les visites deviennent aussi rares que les nouvelles, et les coups de téléphone de Muriel à sa mère sont eux carrément exceptionnels.

Dans la petite cité ouvrière de Monceau-sur-Sambre, la vie continue de s'écouler tranquillement loin des désordres géopolitiques qui enflamment la planète et l'on est loin de s'imaginer qu'en juillet 2005, la petite Muriel "qu'on a connu gamine" fait déjà l'objet, avec son mari, d'une surveillance de la Sûreté de l'Etat qui a repéré leur connivence avec des milieux terroristes et tente de mettre au jour une filière de recrutement de "combattants" entre l'Europe et le Moyen-Orient. Cette même année 2005 où, quelques mois plus tard, Liliane Degauque recevra en coup de vent un coup de téléphone de sa fille... depuis la Syrie !

Un coup de fil qui sera le dernier car, quelques semaines plus tard, Muriel actionnera sa ceinture d'explosifs au passage d'une patrouille américaine près de Falloujah. Un attentat dont elle sera la seule victime et qui, au départ, passera totalement inaperçu dans le flot de nouvelles tragiques en provenance de cette région du monde. Ce n'est qu'un mois plus tard qu'une fuite dans la presse française révélera la nouvelle. L'attentat de Falloujah a été commis par une kamikaze... belge !

"On a immédiatement pensé à Muriel !", avoue Serge Beghin. Mais quand la presse révélera son nom quelques jours plus tard, c'est une vague d'effroi qui s'abattra sur tous les habitants de Monceau. Les caméras du monde entier se presseront devant la façade de la petite maison de l'avenue de l'Europe, traquant des parents effondrés et barricadés derrière leur porte. Partout, c'est l'incompréhension qui domine. Personne ne parvient à expliquer comment une fille simple des cités ouvrières de Monceau, une jeune fille qui ne s'était jamais fait remarquer autrement que par sa discrétion, a pu finir ainsi. En plus de la tempête médiatique qui s'abat sur eux, Jean et Liliane Degauque verront leur maison prise d'assaut et ratissée au peigne fin par des policiers et des spécialistes du terrorisme à la recherche du moindre indice capable de remonter la filière qui a recruté Muriel.

Un acharnement médiatique et judiciaire qui, s'il finira par s'essouffler, n'enlèvera pas pour autant la douleur et la honte aux parents de Muriel, qui doivent désormais faire le deuil de leur fille sans aucune sépulture ni même acte de décès. Jean et Liliane avaient deux enfants, tous deux sont morts brutalement dans des circonstances tragiques. Incapables d'affronter le regard des autres, ils vivent désormais reclus dans leur silence et leur chagrin.