Belgique

Quelques jours après la scission du cartel que formaient le CD&V et la N-VA, le président des nationalistes flamands, Bart De Wever, livre son analyse de la situation politique.

Quel est votre état d'esprit après le divorce qui est intervenu cette semaine ?

Ça va peut-être être une déception pour les francophones, mais je me sens mentalement très bien et très fort. Je suis très optimiste pour l'avenir de notre cause. Pour le reste, j'ai des sentiments mélangés. D'une part, c'est vrai, il y a une déception énorme. Le CD&V, j'en suis intimement persuadé, a pris la mauvaise décision en restant dans ce gouvernement. D'autre part, il y a chez nous un énorme soulagement. Depuis le 15 juillet, tout le monde savait que c'était fini. À partir du moment où Yves Leterme a remis sa fausse démission, ce n'était plus qu'une lente agonie.

Une " fausse démission " de la part d'Yves Leterme ? Expliquez-nous...

Le 15 juillet, c'est la vraie rupture du cartel. Car tout le monde a bien compris que Leterme n'avait jamais vraiment démissionné. Quand tout le monde sait cela, on perd tous les moyens d'action.

Mais n'avez-vous pas, rétrospectivement, sous-estimé l'importance pour le CD&V d'être au pouvoir ?

Nous avons toujours été conscients que le CD&V pouvait opter pour le pouvoir. Mais on a toujours été clairs : nous tenons à nos principes. Quand tout le monde sait que Leterme tient absolument à rester au "16" et quand tout le monde sait que De Wever tient absolument à rester avec le CD&V, la NVA aussi perd tout son pouvoir. Quand on tient à rester au "16" rue de la Loi de cette façon et que tout le monde le sait, on est pieds et poings liés.

Mais en sabordant le cartel, vous avez perdu tout moyen de pression et toute possibilité d'influencer le CD&V...

Certains disent aujourd'hui que j'ai fait le mauvais choix, que j'aurais dû rester en cartel avec le CD&V pour pouvoir continuer à influencer les choses : c'est faux. Cette position de suiveur du CD&V nous aurait fait perdre toute influence sur le cours des choses ! On serait devenus des pantins. Dès le 15 juillet, les francophones ont cessé de s'intéresser au communautaire. La négociation, c'était fini pour eux. Le CD&V continue le chemin en sachant que c'est fini : ils vont obtenir une première phase de réforme en payant 200 millions d'euros pour Bruxelles, c'est ridicule. On ne marche pas là-dedans : nous tenons nos promesses à nos électeurs. On ne pouvait que quitter le CD&V.

Beaucoup pensaient que le CD&V suivrait la N-VA et quitterait le navire fédéral...

C'est une mauvaise décision que le CD&V a prise. Le CD&V participe aujourd'hui à un gouvernement qui n'a plus la majorité en Flandre. C'est un gouvernement de Vichy. Quand le gouvernement violet (libéraux et socialistes, NdlR) a voulu s'appuyer sur les francophones pour rester au pouvoir, Yves Leterme a regardé Guy Verhofstadt dans les yeux et lui a dit dans un débat télévisé : "Si tu fais cela, on va te combattre de La Panne jusqu'à Opgrimbie". Il a dit cela textuellement en utilisant des termes très militaires. Maintenant, Yves Leterme est Premier ministre d'un gouvernement sans majorité en Flandre : c'est incroyable. C'est incroyable, c'est vraiment la traversée de la vallée de la honte.

Vous pointez du doigt Yves Leterme et mettez durement en cause sa crédibilité communautaire. Il n'a donc aucune circonstance atténuant e?

Yves Leterme et moi n'avons jamais été amis, mais nous avons bien travaillé ensemble. J'ai toujours eu du respect pour lui. Mais je pense qu'aujourd'hui il a signé son certificat de décès politique. Oui, je crains bien qu'Yves Leterme a signé sa propre mort politique. Aujourd'hui, le roi est tout nu. Bien sûr, il va essayer de chercher quelques vêtements en tentant de se lancer dans la gestion socio-économique pendant les huit mois qu'il reste jusqu'aux élections. Mais ce ne sont que des illusions. Il n'est plus chef du gouvernement flamand. Il est au "16". Quoiqu'il fasse, ce n'aura que peu d'incidence sur l'élection en Flandre. Le mieux qu'Yves Leterme puisse faire à présent, c'est garder le statu quo et mentir. Comme Verhofstadt l'a fait pendant huit ans. C'est un certificat de mort politique.

Mis sous pression par les responsables de son parti, Leterme a refusé de démissionner, la semaine dernière. C'est qu'il reste, néanmoins, le chef incontesté du CD&V ?

Je ne veux pas me prononcer sur les affaires intérieures du CD&V. On a des liens politiques et humains forts. Je ne vais pas commencer à casser du sucre sur leur dos.

Pensez-vous que Kris Peeters a davantage de chance de mener à bien une réforme de l'Etat que Yves Leterme?

Non. je ne comprends pas pourquoi le CD&V se laisse manipuler ainsi par l'Open VLD. L'Open VLD a intérêt à continuer à détruire Yves Leterme: il est déjà à terre. Mais maintenant, ils vont s'attaquer aussi à Kris Peeters.

J'avoue que la stratégie du CD&V m'échappe totalement : après avoir laissé Yves Leterme mettre sa crédibilité en pièces, voilà que le CD&V laisse Kris Peeters se détruire dans un dialogue dont tout le monde se moque. J'ai vu un cartoon récemment où Kris Peeters était caricaturé en petit lion flamand qui s'attachait à la jambe de Reynders. Le lion disait : "Didier, aide moi à faire ma réforme de l'Etat!" Et Didier qui répondait : "Mais lâche-moi les baskets". Voilà, j'ai trouvé ce dessin assez comique.

Rétrospectivement, regrettez-vous ce cartel entre les deux partis? Etait-ce un coup pour rien ?

C'est faux ! C'est le contraire. Dans les esprits, en Flandre, les résultats sont gigantesques. Nonante pour cent des Flamands sont aujourd'hui convaincus que la Belgique est condamnée à disparaître.

Aujourd'hui, les partis francophones se félicitent que la N-VA ait quitté le terrain...

Qu'ils se félicitent, qu'ils s'amusent, qu'ils dansent. Je les remercie : ils font un travail remarquable pour le progrès de la cause nationaliste flamande.

Donc, la réforme de l'Etat ne va pas subitement réussir parce que la N-VA est hors du coup ?

Mais vous pensez que je suis un magicien ? Comment aurais-je pris le pays en otage pendant quinze mois avec mes six députés? C'est ridicule. Je suppose qu'on va me prouver maintenant que ce pays n'est pas incapable d'avoir une gouvernance efficace. Qu'on le fasse. Je serais très surpris qu'on ait une gestion du budget ou de l'immigration qui plaise à la fois aux Flamands et aux francophones. On va me prouver que le chômage en Wallonie va baisser maintenant que je suis hors du jeu. On dit n'importe quoi aujourd'hui. On dit par exemple que la N-VA refuse les compromis, que nous sommes des caractériels ou que nous sommes incapables de négocier. Mais la vérité est que jamais, au cours des quinze mois écoulés, il y a eu un document sur lequel nous prononcer.

En quinze mois de négociations, qu'avez-vous appris sur les francophones ?

On a toujours cru, en Flandre, qu'il y a avait un front francophone. Moi, j'ai vu que ça n'existait pas. C'est presque une guerre civile chez vous entre les partis. Mais les francophones ont un avantage énorme, c'est qu'ils doivent défendre des positions. Les Flamands veulent réformer, changer. Nous devons obtenir des majorités pour changer les choses tandis que les francophones ne font que défendre. C'est plus facile. Tout dans ce pays est constitué pour maintenir le statu quo, entre les sonnettes d'alarme, les conflits d'intérêt et les doubles majorités... Ce qui m'étonne, c'est que les francophones n'ont jamais vraiment compris l'avantage d'avoir une réforme équilibrée. Ils se battent pour le statu quo en pensant que ça va perdurer. Mais non ! On vit dans un pays où les Flamands sont majoritaires : une minorité ne peut pas éternellement bloquer certaines demandes. Ce qu'on a eu en retour, c'est des demandes de morceaux du territoire flamand.

Le front flamand a lui aussi volé en éclats : Open VLD et SP.A ne se privent jamais de tirer sur le CD&V et la N-VA...

Mais il y a des résolutions sur la réforme de l'Etat. Je suis convaincu que tous les partis flamands veulent une réforme de l'Etat. Au-delà de ça, c'est la politique politicienne. Les libéraux flamands ont sucé la roue communautaire du cartel jusqu'au 15 juillet dernier. Mais quand ils ont compris que Leterme ne quitterait jamais le "16", ils ont changé d'attitude et se sont calqués sur le discours francophone : la réforme de l'Etat passe à l'arrière-plan. L'Open VLD est aussi heureux que les francophones que le cartel ait éclaté. Comme les francophones, le VLD a intérêt à ce que le CD&V ne réussisse pas la réforme de l'Etat avant les élections de 2009 car ça rétablirait sa crédibilité.

La N-VA se présentera-t-elle seule aux élections ?

Oui.

Kris Peeters dit que le cartel pourrait se réformer pour les élections...

Demandez-lui. Peut-être tient-il déjà compte de l'échec du dialogue communautaire. Le cartel, c'est fini. Le CD&V n'a tenu aucune de ses promesses électorales. Le roi est tout nu, le CD&V est tout nu.

Quel est l'objectif électoral de la N-VA ?

On verra bien. Nous sommes un parti modeste, nos caisses ne regorgent pas d'argent. Mais nous sommes vraiment très confiants. On se présentera devant les électeurs seuls et on va voir.

Pourquoi ne montez-vous pas une alliance avec la Liste Dedecker ?

Parce qu'il y a, c'est vrai, plusieurs partis qui veulent l'indépendance de la Flandre. Cela dit, les différences sont énormes. La N-VA est pour la négociation, elle est pour l'Union européenne. Elle est pour une indépendance de la Flandre négociée dans le cadre européen. Le Vlaams Belang est un parti révolutionnaire, d'extrême-droite et antieuropéen. La Liste Dedecker, ce n'est pas très clair. C'est un parti construit autour de Jean-Marie Dedecker. On ne sait pas toujours précisément quelles positions il va défendre. On sait qu'il a un cœur flamand, mais pour le reste... Sur le plan socio-économique, les électeurs de la N-VA sont plutôt de centre-droit et conservateurs tandis que ceux de Dedecker sont des néolibéraux. Ce sont des différences énormes. Avec le Belang, on ne coopérera jamais. Avec Dedecker, c'est délicat. Le profil de nos électeurs ressemble vraiment à celui des électeurs du CD&V.