Belgique

Xavier Mabille dont on a appris la disparition à Bruxelles en cette veille de Noël à l’âge de 79 ans après une longue hospitalisation avait été un des premiers visages de l’analyse politique en Belgique. Comme directeur puis président du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), on le retrouva pendant plus d’un quart de siècle sur les plateaux de la RTBF à chaque grand-messe électorale.

Un “must” car cet érudit autodidacte, sociologue politique et historien dans l’âme ne fut pas par hasard non plus invité à transmettre aussi son savoir et sa grande sagesse, d’abord à l’UCL et à Saint-Louis puis à l’ULB tout en participant à moult initiatives citoyennes visant à rapprocher les Belges de la “res publica”. Mabille n’avait pas son pareil pour faire comprendre de manière claire et pédagogique les faits et gestes d’une vie politique belge qui ne cessa de se complexifier au fil des réformes institutionnelles. Mais s’il se prêta à ces grands numéros de télévision, il n’en était pas un “aficionado”. Il ne se prit jamais la tête comme “Belge connu” alors que les BV et les WC étaient encore dans les limbes. Modeste et réservé, il protégeait sa vie privée et ses jardins secrets. Dont la poésie puisqu’un jour où il accepta de lever un tout petit coin du voile avec notre collègue Eric de Bellefroid, il se mit à déclamer du Mallarmé mais aurait aussi bien pu réciter du Nerval qui l'accompagna depuis ses treize ans.

Plus inattendu: il assura une chronique de poésie dans le Journal des Procès. Cette dimension onirico-créatrice ne manquait pas de contraste avec ses analyses politiques marquées du sceau de la rigueur et nourries de statistiques et de données depuis longtemps oubliées ou volontairement mises sous le boisseau par la classe politique. Mabille n’avait pas attendu la prégnance de plus en plus importante du “fenestron éclairé et animé” dans le débat politique pour inviter les Belges francophones à tenter de mieux en connaître les arcanes. En fait, il fit oeuvre plus qu’utile comme co-fondateur dès 1959 du Crisp dont il serait ensuite aussi le directeur et le président avant de passer le flambeau à Vincent de Coorebyter, brillant philosophe qui à ses yeux était sans doute plus à même que certains sociologues à dépiauter correctement la vie politique.

Sa propre entrée au Crisp fut le prolongement d’un engagement politique au sens le plus noble du terme. Le Centre de recherche et d’information socio-politiques est en effet né dans l’environnement pluraliste des groupes Esprit qui s’inspiraient d’Emmanuel Mounier, ce philosophe français qui voulait répondre à la crise de la pensée au XXe siècle. Mounier mourut à 45 ans mais sa pensée essaima y compris en Belgique. Juste après la Seconde Guerre, des groupes Esprit furent crées à Louvain, Charleroi, La Louvière et Bruxelles où un jeune journaliste Jules-Gérard Libois voulait lancer un espace de discussion qui réunirait des catholiques, des laïques, des protestants et des juifs à partir d’une approche progressiste de la société.

Xavier Mabille qui était employé de banque s’immergea dans cet environnement qui voulait changer la société. Mais pour changer les mentalités, il faut les connaître et identifier les lieux de pouvoir réels. Ce dans quoi s’investirent une trentaine de militants. Afin de ne pas perdre le bénéfice de leurs mises en commun, une petite structure fut mise sur pied. Ce serait le Crisp. Un comité de direction de haut vol vit le jour autour de Jules Gérard avec les philosophes Jean Ladrière et Jacques Taminiaux, François Perin qui était auditeur au Conseil d’Etat, et André Zumkir, un historien liégeois. Avec comme secrétaire Jean Van Lierde, le premier objecteur de conscience belge. Progressivement, le groupe adouba d’autres intellectuels. Comme nous le rappela Xavier Mabille “les pionniers se sont fait un nom dans la recherche ou dans la politique mais au départ, c’étaient d’illustres inconnus”. Si Jean Van Lierde fut dès le 1er décembre 1958 le premier employé du Crisp, Xavier Mabille le rejoignit à plein temps en juillet 60.

Le Crisp devint un lieu de réflexion pluriel et pluraliste avec son fameux “Courrier Hebdomadaire” puis par ses études ciblées et par divers ouvrages. Contrairement à d’autres cénacles, le Crisp n’aborda jamais la question flamande avec ce sentiment de supériorité francophone qui fit tant de dégâts; ce qui lui permit d’être reconnu aussi en Flandre. Parallèlement aux thèmes belgo-belges, l’équipe du Crisp fit merveille par ses analyses sur le Congo qui confrontaient divers courants de pensée. Mais le Crisp ce furent aussi les écrits de Mabille. De nombreux “Courriers Hebdomadaires” et dossiers sur des thèmes politiques mais aussi économiques et sociaux; et puis des livres qui ont fait date comme “l’Histoire politique de la Belgique” qui publiée une première fois en 1986 s’est muée en décembre de l’an dernier en “Nouvelle Histoire politique de la Belgique” à l’occasion de sa cinquième édition. Ou encore “Le Belgique depuis la Seconde Guerre mondiale” en 2003 demandé par le ministre de l’Enseignement Hazette interpellé par feu Arthur Haulot sur la méconnaissance abyssale du passé récent par les jeunes Belges.

Xavier Mabille fut aussi un ardent zélateur du devoir de mémoire, répondant à bien des appels citoyens. “La mémoire est importante et le présent lancinant” avait-il un jour, souligné. “La vigilance est tout à fait importante. Les ennemis de la démocratie sont ceux qui lui ont déclaré ouvertement leur hostilité, bien sûr, mais aussi ceux que guette l’indifférence ou qui se prêtent à une certaine forme de mimétisme.” Le propos reste d’une terrible actualité...