Defossé: "Je ne suis peut-être pas fait pour la politique"

Martin Buxant et Francis Van de Woestyne Publié le - Mis à jour le

Belgique

Les pieds dans le plat. Jean-Claude Defossé, député Ecolo, se livre dans "La Libre". Une interview coup-de-poing.

La semaine dernière, vous avez voté pour l’interdiction des signes convictionnels dans la fonction publique – un vote contraire à celui d’Ecolo. Pourquoi ?

Je dois vous expliquer ma trajectoire. J’ai 70 ans. Il y a cinquante ans, le divorce était mal vu et tombait sous le sceau de la morale catholique; c’était un drame, un parcours du combattant. La contraception, idem. Le préservatif était vendu sous le comptoir. Et l’avortement était un crime. Je vais vous faire un aveu : quand j’avais 17 ans, j’ai mis enceinte ma petite amie de l’époque qui n’avait même pas 15 ans, j’ai eu la chance d’avoir une belle-mère communiste qui a pu trouver un médecin, une crapule, qui pour de l’argent, et non pas par idéal, acceptait de pratiquer des avortements. Cela s’est fait dans des conditions atroces, pour 10 000 francs belges, sur la table de la cuisine. Je vous passe les détails. J’ai ensuite remboursé sur plusieurs années cette femme qui m’avait avancé l’argent. Si je raconte cela, c’est pour bien expliquer que le poids de la morale catholique imprégnait les lois, nous étions coupables de crime. Tout le monde était obligé de faire selon cette morale. Et on a dû se battre pied à pied pendant cinquante ans contre cette morale, pour faire accepter la contraception, pour améliorer la condition de la femme, pour faire accepter l’homosexualité. Quand un système religieux a la mainmise sur une société et conditionne les lois, c’est néfaste. Je considère que l’Etat doit être impartial, neutre, objectif. Que les libertés doivent être garanties. Et j’ai le sentiment que ce que nous avons réussi à foutre dehors par la porte est en train de revenir par la fenêtre

Que voulez-vous dire ?

Qu’on est en train, au nom d’autres religions, de permettre des accommodements raisonnables Je pense à l’Islam et au Pentecôtisme, à d’autres religions aussi. Moi, je suis opposé au communautarisme. On ne peut pas organiser le racisme, favoriser les murs entre les communautés plutôt que de leur permettre de se mélanger. La "libanisation" de la société, je veux éviter cela à tout prix.

Que craignez-vous, en fait ?

Y a-t-il un pays plus libre que la Belgique en matière religieuse ? Non. Seulement, la Belgique tolère mais finance. Pour moi, la bonne manière de vivre ensemble, ce n’est pas de dresser des murs mitoyens entre les gens, c’est d’essayer qu’ils se mélangent le plus possible. Or, accepter, favoriser le communautarisme, c’est dresser des murs mitoyens. Il faut avoir le courage de dire qu’il y a, chez nous, une sorte de socle commun qui fonde la nation belge. Et au premier rang des principes de ce socle, il y a évidemment l’égalité entre les hommes et les femmes. Or, il y a parfois des moments où il y a une contradiction entre les religions et la Constitution belge. Car, quand il y aura contradiction entre l’Eglise et l’Etat, le bon musulman, qui devra-t-il suivre ? Certaines religions sont abominablement sexistes. Il faut donc, au-dessus de tout cela, une sorte de socle humaniste. Car rien n’est jamais acquis.

C’est une formation politique de centre-droit – le MR – qui a mis cette proposition à l’agenda politique…

C’est à Bruxelles que le problème se pose et que les considérations sont avant tout électoralistes. Dans mon parti, les élus de Molenbeek et de Saint-Josse sont les plus virulents contre ces propositions. Quelqu’un comme Mehmet Koksal a déjà démontré combien à Bruxelles les campagnes électorales étaient faites sur une base ethnique. On sait très bien que ce qui importe, dans certains quartiers, ce ne sont pas les idées, mais plutôt que le type soit Turc ou Marocain. Où va-t-on comme ça ? Il y a une dérive, il faut mettre des balises sinon, demain, il sera trop tard. On sait très bien que le PS et le CDH sont les plus dépendants de cet électorat tandis que le MR et Ecolo le sont beaucoup moins. Au PS, c’est clair et net. Maintenant, peut-être que le départ de Moureaux pourrait permettre de se détacher de cela. Moureaux est le type qui dans ce domaine-là est allé le plus loin : avant de prendre une décision, il allait quasiment consulter tous les imams des mosquées de sa commune. On sait très bien, quand on est au PS, qu’il n’est pas bon d’aller contre Moureaux quand on veut une place sur les listes. C’est comme ça. Maintenant, je dois vous dire que Charles Picqué, avec qui j’en ai plusieurs fois discuté, n’est pas du tout d’accord avec Moureaux. Pour Charles, le communautarisme est un danger. Le recul d’Ecolo à Bruxelles, il vient de là. C’est suicidaire de suivre le PS ou le CDH sur cette ligne-là.

Mais vous en avez tout de même parlé en interne chez Ecolo ! Avez-vous exprimé votre différence sur ces points ?

Oui. Mais je considère que les débats ont été manipulés. Je pèse mes mots. On a eu des gens comme Sarah Turine et Nicole Maréchal qui ont fait le tour de toutes les locales pour prêcher la bonne parole : il faut autoriser le port du voile à l’école et dans la fonction publique.

Vous n’avez pas, en interne, participé au débat. Après, vous critiquez…

Je ne prétends pas être un foudre de travail. Mais sur cette question, dans les groupes de travail Ecolo, on m’a clairement mis de côté.

C’est donc un échec pour vous puisque cette proposition d’interdiction a été écartée. En tirez-vous des conclusions ?

Bon, ne mélangeons pas tout. A l’évidence, je ne me rendais pas compte que tout était lourd, lent et cadenassé en politique

Par les partis ?

Je n’avais qu’une vue citoyenne et journalistique de la vie politique. J’ai déchanté : ne fût-ce que pour poser une question à un ministre, c’est le parcours du combattant. A chaque étape, on essaye de vous décourager sous prétexte que cela va ennuyer la majorité. Je suis déçu par moi-même. J’ai l’impression que la politique n’est pas vraiment faite pour moi. Il y a un côté cadenassé auquel je ne peux me résoudre. Si, sur des points tellement importants, les parlementaires n’ont pas les couilles de voter en âme et conscience, je me demande à quoi on sert à part être des presse-boutons. Et là, je rejoins quelqu’un comme Bernard Wesphael dans sa réflexion.

Martin Buxant et Francis Van de Woestyne

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