Belgique

Le 31 juillet 1993, le roi Baudouin meurt alors qu’il passe des vacances à Motril, dans le sud de l’Espagne. Un décès brutal, inattendu, qui laisse dans le doute l’ensemble de la classe politique belge. Jean-Luc Dehaene est alors Premier ministre. Que faut-il faire ? Qui va succéder à ce souverain qui a régné sur la Belgique durant 42 ans ? Il faut agir. Et vite. D’autant que Baudouin a donné des consignes pour sa succession. C’est Philippe, son neveu, qui lui succédera. Ainsi en a décidé Baudouin

"Il a clairement dit que c’était Philippe qui devait lui succéder, se souvient Jean-Luc Dehaene. Mais il est clair aussi que lorsqu’il a dit cela, il pensait encore avoir six ou sept années de vie devant lui."

Albert est en vacances avec Paola dans le sud de la France, à Grasse. Le Premier ministre téléphone au Prince de Liège et l’interroge sur ses intentions... Arrive la soirée, puis la nuit. A Bruxelles, Jacques van Ypersele, le directeur de cabinet du roi Baudouin, rejoint la réunion du Conseil des ministres restreint. "Il y avait énormément d’émotion", raconte Dehaene. Wilfried Martens est en vacances au Kenya. "Je l’entends encore dire au téléphone : "Voilà, Philippe devient notre Roi !" Il n’a pas senti l’atmosphère et les circonstances du moment. Mais c’est vrai que le réflexe de tout le monde a un peu été le réflexe de Martens : Baudouin a préparé Philippe pour lui succéder." Une discussion s’engage. "Quand nous en avons parlé, raconte Dehaene, nous sommes tombés d’accord sur le fait que la Constitution était claire : si nous voulions exaucer le souhait du roi Baudouin, ou ce que nous pensions qu’il était, alors Albert devait se désister au profit de son fils " Mais cette option est écartée au cours de la nuit.

Le lendemain, Jean-Luc Dehaene prend l’avion pour Grenade, dans le sud de l’Espagne, avec le vice-Premier ministre PSC Melchior Wathelet. Un avion est affrété par le gouvernement belge et part chercher Albert et Paola à Nice. Albert prêtera finalement serment comme roi des Belges le 9 août.

Voilà Philippe, à 33 ans, qui passe de l’ombre de son oncle Baudouin à celle de son père. Il devient (officiellement) prince héritier. Et succède à Albert à la tête de l’Office belge du commerce extérieur. Dix-sept années - un mariage avec Mathilde, quatre enfants - que Philippe s’accommode de son rôle de "Dauphin".

Avec des hauts et des bas.

Le rôle du Prince à la tête des missions économiques, par exemple, est largement salué par la classe politique francophone et flamande. Vincent Van Quickenborne : "Je suis ministre de l’Economie, et je peux vous dire qu’une mission économique avec le Prince à sa tête est cent fois plus efficace qu’avec un ministre comme chef de délégation." Charles Michel : "Quand on voyage dans certains pays, le fait que le prince héritier accompagne la mission ouvre des portes et des accès. C’est indiscutable. Et il faudra beaucoup investir dans une "Flanders House" à New-York ou dans l’Awex avant que ça ne rapporte autant à nos entreprises." Ainsi le Prince s’est-il opposé avec force à la régionalisation du commerce extérieur. En visite dans la ville d’origine d’un responsable politique fédéral, il a pris à partie ce responsable devant témoins : "Mais pourquoi faites-vous cela ?, s’est-il exclamé. Pourquoi voulez-vous régionaliser cela ?"

Reste que le titre de prince héritier ne comporte pas de "volet" politique stricto sensu. La mission est vague et peu définie. Certes, le Prince tente d’apprivoiser les arcanes du monde politique belge en invitant à déjeuner, informellement, des responsables. Mais ces essais se révèlent peu concluants. Alors, faut-il codifier et préciser davantage le statut du prince ? "On pourrait mieux définir le rôle, pointe Armand De Decker. On pourrait permettre au prince de poser certains actes à la place du roi comme la réception des lettres de créances des ambassadeurs." Des ajustements à la marge, donc. Car aucun responsable politique ne se dit prêt à confier un rôle plus actif au prince héritier dans la gestion de la chose publique.

Ainsi les déclarations et prises de position publiques tranchées du Prince ont-elles jeté un froid sur la classe politique. Guy Verhofstadt, par exemple, s’est plus d’une fois inquiété du comportement de Philippe. Fin 2004, le Premier ministre s’était vu contraint de rappeler publiquement le prince héritier à l’ordre après que celui-ci a pris position contre les partis séparatistes. "Cela ne correspond pas au rôle constitutionnel actuel et surtout futur du prince dans notre pays. Ce rôle requiert une certaine réserve dans les propos, particulièrement sur les partis politiques." Début 2005, le prince Philippe a signé un cahier de revendications de l’organisation patronale de la FEB dans lequel la politique économique menée par le gouvernement fédéral était étrillée. Le Premier ministre, cette fois encore, dut avertir le Prince qu’il ferait mieux de s’abstenir de prendre de telles initiatives.

"Je pense que Philippe manque de confiance en lui, résume le coprésident d’Ecolo Jean-Michel Javaux en évoquant cet épisode. Comme tout le monde, il a essayé de se mouiller, ses deux ou trois premières interventions se sont mal passées. Quand il dit qu’il veut défendre son pays et faire barrage de son corps aux séparatistes, ce n’était quand même pas très heureux comme formule."

Le vicomte Etienne Davignon est de ceux qui connaissent bien le prince héritier. Ainsi, en sa qualité de président du Groupe de Bilderberg, a-t-il plusieurs fois convié Philippe à assister à ces réunions informelles. "C’est la coutume belge, observe Etienne Davignon, contrairement à ce qui se fait aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, il n’y a pas assez de place pour les membres de la famille royale qui ne sont pas roi. Avec le temps qui passe, il devient plus difficile de trouver un espace d’oxygène pour eux, un domaine dans lequel ils puissent s’exprimer, comme chacun y aspire en fait. Le handicap structurel est que ces personnes ne savent pas réellement ce que l’on attend d’eux. Ils se demandent sans cesse : est-ce que j’en fais trop ? Est-ce que je n’en fais pas assez ? C’est un handicap structurel, note Etienne Davignon. Les appréciations peuvent changer très vite. Quand Baudouin était encore dans l’ombre de LéopoldIII, on émettait de gros doutes sur ses capacités. Quand Albert a succédé à son frère, chacun s’est demandé s’il allait supporter la comparaison. Aujourd’hui, tout le monde convient qu’il s’en sort bien. Je pense que nous sommes moins bons que d’autres pays dans la mise en place d’une combinaison de préparation et de représentation pour les princes héritiers", termine le vicomte Davignon.

"Tout le monde se demande si Philippe aura l’intelligence de l’humilité de son père, confie un haut responsable politique en résumant le sentiment de nombreux de ses collègues, tous partis confondus. Et nous sommes inquiets, pourquoi le cacher ? Tout le monde se dit : si le Parlement pouvait choisir, tout de suite, on choisirait Astrid, qui est une personnalité beaucoup plus consensuelle. Elle a cette intelligence de l’humilité. Philippe a-t-il bien compris que le rôle actuel du roi est un rôle de médiateur et de représentation ? A quelques reprises, déjà, il a dit : "Quand je serai Roi, vous allez voir ce que vous allez voir." C’est une source d’inquiétude pour le futur."

"C’est toujours difficile d’être cantonné dans un second rôle, observe le comte Georges Jacobs. C’est toujours délicat de vouloir jouer le rôle de premier plan alors que vous n’êtes pas le premier. Aussi brillant que l’on soit, Philippe ne peut être que mal à l’aise. Je pense que c’est propre à toute succession, y compris dans le monde de l’entreprise. Je pense que tout le monde a besoin d’une équipe, une équipe dans laquelle on se sent à l’aise. Je n’y fais qu’une allusion timide car je ne veux pas intervenir dans ce débat : l’équipe du prince Philippe devra être renforcée quand il deviendra roi. Car aujourd’hui, il a autour de lui des gens qui essayent de très bien faire, mais cela reste une équipe de second rang."

"J’ai toujours estimé qu’un roi des Belges reste sur le trône jusqu’à sa mort, conclut Armand De Decker. Je pense que c’est le mieux. Le plus indiqué est qu’Albert reste sur le trône le plus longtemps possible : il n’y a aucune raison de le faire partir."