Belgique

Ce jeudi, Edouard Delruelle, co-directeur francophone quitte le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CECLR) après un mandat de 6 ans et retrouve à plein temps l’Université de Liège. Il a accordé son interview de sortie à "La Libre".

Quels furent les moments phares au CECLR ?

J’ai surtout eu des moments forts. Telles les grèves de la faim des sans papiers en 2008 où on a joué un rôle discret sinon secret dans la médiation entre l’Office des étrangers et les sans papiers. Il y eut aussi des dossiers individuels sur les 5000 traités annuellement où une intervention du directeur s’imposait car c’était la seule façon de le débloquer. J’ai ainsi pris en charge un couple de jeunes lesbiennes d’origine musulmane, une Marocaine et une Turque "outées" malgré elles dans leur école; je pense encore au harcèlement par des jeunes d’un employé communal homosexuel près d’Arlon. Ces cas m’ont appris plus que les gros dossiers. On a fait peu de procès préférant trouver des solutions concrètes et faire un travail structurel.

Un autre moment fort fut l’affaire Dieudonné…

Son spectacle m’a très choqué. Une logorrhée antisémite d’une violence inouïe très inquiétante vu son succès auprès d’une jeunesse qui n’est pas antisémite mais qui risque de le devenir. La constitution du CECLR comme partie civile est actée. J’espère qu’on le condamnera : c’est de l’incitation à la haine pure.

Vous avez eu beaucoup de contacts avec le politique et la société… Sont-ce des relations perfectibles ?

On essaie de développer une culture dans le domaine d’institutions comme la nôtre qui touchent au droit. Il faut arriver à un trépied : il y a ce que l’Etat et la société civile doivent faire et trouver une place pour nos institutions publiques indépendantes. Cela suppose des règles d’indépendance. Je serai positif : les dirigeants ont compris leur utilité. J’ai eu des désaccords avec certains politiques. Par exemple avec Joëlle Milquet lors des Assises de l’interculturalité mais n’ai jamais déploré d’ingérence politique. Il y a eu des progrès : le Centre a acquis une culture de l’expertise tout en étant un forum qui a mis à l’agenda certains problèmes. Mais la pro-activité manqua dans les dossiers d’intégration

Vous agitez même la sonnette d’alarme. Que faut-il faire ?

Le plus grand défi est le défi migratoire lié à la globalisation qui l’est plus encore que la question de l’islam. Notre pays ne se reconnaît toujours pas comme terre de migrations mais l’est depuis 1948 dans des proportions semblables au Canada ou à l’Australie. Cela bloque sur fond de clichés : la Belgique n’est pas laxiste, tout au contraire quand on voit les conditions plus dures en matière de regroupement familial ou d’accès à l’aide médicale. Puis la migration n’est pas arabo-musulmane mais européenne à 57 %. Avec un solde migratoire positif de 70 à 80 000 personnes, soit l’équivalent de villes comme La Louvière ou Verviers Il faut de vraies politiques d’intégration.

Mais c’est là que le bât blesse encore et toujours, non ?

Votre récent sondage l’a montré même s’ il y a aussi des réussites. Selon l’OCDE, la Belgique est en retard pour l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé, à l’enseignement. Il faut un engagement de la société d’accueil, des migrants, de l’Etat. Ce dernier devrait être plus clair mais le flou domine autour de l’idée qu’aux droits correspondent des devoirs. Je reste plus que jamais favorable à un parcours d’intégration obligatoire. Il faut aussi réaffirmer des normes et des valeurs fondamentales. Et les expliquer. Il faut préciser la non-discrimination et l’égalité de traitement, la neutralité de l’Etat et l’émancipation par l’école.

Vous pensez aussi au problème des signes religieux ?

Un problème à régler très vite ; le politique peut le faire pour la fonction publique et l’école. C’est différent pour l’emploi où il y a des partenaires sociaux. Comme homme de gauche proche du PS, je regrette que le Parti socialiste fuie ses responsabilités. Nous sommes nombreux, attachés à la laïcité et à la neutralité de l’Etat à attendre qu’il le fasse. Il faut interdire tous les signes religieux. La seule manière d’éviter le face à face entre le PP et les frères musulmans. Et faire émerger un islam d’Europe et sortir des inféodations actuelles. Une génération de musulmans formés et diplômés aspire à un islam libéral et démocratique et entendent s’y investir. En même temps, il faut créer un institut public d’études islamiques pour former les imams et les professeurs selon nos normes. J’entends m’y consacrer aussi.

Est-ce encore possible sous cette législature ?

Pour les signes religieux, un décret suffit et il existe des propositions; pour l’institut, on peut lancer le dossier et s’inspirer de qui existe déjà comme le Cismoc à l’UCL