Belgique

Comment parvenir à concilier le devoir de mémoire et le droit au respect d’une propriété privée ? L’équation est complexe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les immeubles des numéros 347, 453 et 510 de l’avenue Louise, une des plus réputées artères de Bruxelles, avaient été réquisitionnés par la Gestapo.

Au fil du temps, ils se muèrent en tristes centres de torture, et les murs des caves témoignent encore du découragement, voire du désespoir, de ceux qui y furent convoqués, interrogés, brutalisés, à travers des messages griffonnés ou dessinés, ultimes appels à l’aide ou testaments de fortune qui ont relié la grande Histoire à celles des victimes des Nazis. Mais voilà, après le conflit, les propriétaires récupérèrent leurs biens et les caves retrouvèrent une destination traditionnelle. A l’époque, l’on s’efforça d’oublier et, de ce fait, ces lieux d’expression de la pire barbarie ne furent pas conservés et encore moins classés. Il fallut attendre 1947 pour que la RAF inaugure une plaque commémorative en souvenir du raid de Jean de Selys-Longchamps qui avait mitraillé le siège de la Gestapo le 20 janvier 1943 au péril de sa vie. L’aviateur-résistant eut certes droit aussi à une statue mais en 1993, soit 50 ans après son exploit.

On oublia les caves et leurs graffitis jusqu’à ce qu’en 1996, André Dartevelle (RTBF) en filme dans le cadre d’un documentaire sur son père résistant. Plus près de nous, en automne 2011, une équipe de la RTBF a pu filmer une des geôles en présence de Daniel Weyssow, chargé de projets au sein de la Fondation Auschwitz. Mais il en reste encore bien d’autres qui n’ont jamais été ouvertes aux chercheurs.

Afin de tenter de faire bouger à la fois les propriétaires et de sensibiliser les pouvoirs publics, Daniel Weyssow, qui put compter sur la participation du Groupe Mémoire et de sa secrétaire Claire Pahaut, organisa une journée d’études à la Bibliothèque royale et il y eut même des interpellations au Sénat et au Parlement bruxellois à l’initiative de Francis Delpérée (CDH).

D’intérêt public

Moins de deux ans après vient de sortir "Les caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation" (1) qui reprend les communications de la journée d’études et une série de graffitis que "La Libre" est heureuse de relayer. Pour Daniel Weyssow, la bataille est cependant loin, très loin, d’être gagnée

"Les questions parlementaires nous ont montré les difficultés des hommes politiques à trouver une solution entre l’intérêt public face aux propriétés privées. En définitive, le seul moyen d’action reste de convaincre, seul ou ensemble, les propriétaires de nous donner accès aux caves pour que nous puissions y effectuer les relevés souhaités. J’ai donc déposé un exemplaire du l ivre à l’attention de chaque propriétaire et de chaque locataire des 453 et 347 avenue Louise, ainsi qu’aux syndics des deux immeubles. Pour l’instant, deux semaines après ces dépôts, pas de nouvelles caves en vue..".

Mais le chercheur est de la trempe des plus coriaces ! "Mon intention reste de poursuivre dans cette voie. Comme trois propriétaires nous soutiennent (sur une trentaine, qui restent silencieux), mon intention est de leur demander de porter la discussion au sein des assemblées des copropriétaires. Il y a tout lieu de penser qu’il faudra encore beaucoup d’énergie et de temps pour que se concrétisent ces simples demandes d’accès aux caves. Il me semble qu’en rendant davantage publique la tragique histoire qui demeure dans l’ombre de ces immeubles, nous obligerons les propriétaires, en les sensibilisant, à sortir peu à peu de leur réserve. C’est mon espoir."

(1) Co-édition de la Fondation Auschwitz et des Editions Kimé, 214 pp, 20 €.