Belgique

Le dernier rapport de la section belge de l'Observatoire international des prisons, publié mardi, décrit une situation largement indigne dans les établissements pénitentiaires belges où "la détention reste un long tunnel vide de sens".

L’année 2016 a été difficile dans les prisons belges, marquée par une grève exceptionnellement longue (plus de cinquante jours au printemps) des agents pénitentiaires. Les détenus ont dégusté : préaux supprimés, visites au compte-gouttes, stress, tensions...

En dehors de ces périodes agitées, on évoque rarement la dureté de la réalité carcérale. La section belge de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui a publié mardi son dernier rapport (appelé “notice”), reste elle en permanence aux aguets. Organisation militante, l’OIP réunit des personnes (agents pénitentiaires, ex-détenus, visiteurs, commissions de surveillance des prisons...), toutes bénévoles, dont l’objectif est d’observer les conditions de détention afin d’alerter, en cas d’abus, les autorités compétentes.

Les informations ainsi récoltées, rassemblées dans la notice 2016 dessinent – une nouvelle fois –  un tableau noir de l’état des établissements pénitentiaires du pays qui ont été scrutés entre octobre 2013 et novembre 2016.

Espoirs vite douchés

Cet inventaire de 260 pages recense, de la manière la plus exhaustive possible, les carences du système carcéral. Une litanie qui sonne comme un refrain, tant les problèmes pointés dans la précédente notice (en 2013) restent identiques. La surpopulation a, c’est vrai, légèrement reculé mais elle est toujours importante (autour de 10% en moyenne) et inégalement répartie entre les 33 prisons. Lundi dernier, au cours d’une conférence sur les maisons de transition, le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), indiquait qu’il y avait actuellement 10 300 détenus pour 9100 places.

Mais il y a aussi le mélange entre prévenus et condamnés; l’absence de service garanti en cas de grève; les conditions inhumaines de détention; l’insuffisance d’offres de travail; le manque cruel de moyens pour la réinsertion..., Soit autant de problèmes diagnostiqués depuis des décennies mais toujours pas résolus.

La liste des motifs d’inquiétude s’allonge même encore, “sous les yeux d’un gouvernement fédéral pour le moins passif, qui se contente de produire des réformes sans ambition débattues à la va-vite”, accuse l’OIP.

Après de dures années d’ignorance et de mépris sous la tutelle d’Annemie Turtelboom (Open VLD), “complètement désintéressée de la question carcérale”, les espoirs étaient permis, poursuit l’organisation. Ils ont été vite douchés. Dans sa première note de politique générale, le ministre de la Justice qui lui a succédé, le CD&V Koen Geens, annonçait sa volonté de limiter drastiquement les incarcérations grâce à une série de réformes ambitieuses, projetées dans un avenir très proche, sous forme de lois baptisées “Pot pourri”.

Le pourri, pas le pot...

“Du pot, il ne reste pratiquement que le pourri”. Le section belge de l’OIP argumente. Les mesures visant réellement une diminution de la population carcérale (comme la limitation dans le temps de la détention préventive) n’ont pas vu le jour. Seules les décisions destinées à faire des économies ou des instructions purement sécuritaires ont été concrétisées, ou vont l’être, poursuit l’organisation. “Le portefeuille reste la préoccupation principale, et tant pis si ces économies se font sur le dos de justiciables fragilisés”.

Autre point d’inquiétude: des pans entiers de la loi Dupont de 2005 (il y a plus de dix ans!), qui détermine le statut juridique des détenus, ne sont pas encore entrés en vigueur. Et notamment le plan de détention, qui prévoit de préparer la sortie et le réintégration du détenu dans la société dès le premier jour de son incarcération. Le ministre Geens répétait lundi dernier, sa volonté de faire appliquer intégralement la loi Dupont en 2017.

On n’y est pas. Dans l’intervalle, si le quotidien des détenus s’améliore matériellement dans quelques cas, “la détention reste fondamentalement un long et obscur tunnel, vide de sens”, déplore la section belge de l’OIP.



Des chaussettes comme lavettes

Si on devait compter les souris, les rats, les puces et les cafards qui grouillent dans les prisons, la surpopulation dépasserait largement les 100 %. D’une notice à l’autre, les conditions de salubrité et d’hygiène ne s’améliorent pas dans la vingtaine d’établissements pénitentiaires (sur 33) qui datent du dix-neuvième siècle.

Bâtiments lépreux, peinture écaillée, murs lézardés, odeurs, moisissures font le quotidien de la détention. La prison de Forest, où les conditions de détention étaient inhumaines, a été réduite à une seule aile de 200 places, pour les seuls condamnés. Mais du coup, ça déborde à Saint-Gilles, où les problèmes de plomberie semblent insolubles: WC et lavabos qui coulent; douches brûlantes ou glacées... quand l’eau parvient au bout du pommeau. Il arrive que des rats remontent les canalisations quand les douches sont hors d’usage.

Devenir sourd ou... grelotter

Plus généralement, les détenus des prisons bruxelloises mais aussi de Lantin, Tournai, Marneffe, Jamioulx... (liste non exhaustive) se plaignent fréquemment de la difficulté d’accès aux douches, même en période de canicule. quand ça grimpe à 35°C dans les cellules. On imagine aisément comment les odeurs corporelles exacerbent les tensions et empoisonnent la vie à trois dans neuf mètres carrés.

A Saint-Gilles, la chaudière, quand elle fonctionne, fait un boucan d’enfer. Impossible de fermer l’oeil dans les cachots attenants: les détenus demandent souvent de la couper, pour ne pas devenir sourds. Mais alors ils grelottent.

Même combat à Lantin, où la prison qui n’a même pas 40 ans, vieillit mal: humidité, moisissures dans les cellules, mauvaise aération, manque d’air... La partie “maison d’arrêt” doit être détruite selon les plans du ministre Geens. En attendant, des personnes y sont placées en cellule, avec des rats comme codétenus.

Un état indescriptible

Au rayon hygiène, l’état de la literie est indescriptible. Les matelas, oreillers et couvertures sont lavés une fois par... an alors qu’ils sont utilisés par plusieurs personnes. Les draps sont changés, en moyenne, une fois par mois.

Dans la plupart des prisons, les détenus doivent eux-mêmes s’approvisionner en produits d’entretien (détergent) et sanitaires (dentifrice, savon, shampooing, gel de rasage, papier de toilette) une fois le “pack” reçu au moment de son incarcération est épuisé. A Saint-Gilles, certains détenus ont dû utiliser des chaussettes comme lavettes. “Cela crée une discrimination vis-à-vis des détenus sans ressources”, dénonce l’Observatoire international des prisons. “Ces produits devraient évidemment être mis à disposition gratuitement”.


On ne mange pas: on bouffe, pour 4 euros par jour

Avec quatre euros en moyenne par détenu et par jour octroyés par l’administration pénitentiaire, difficile de préparer des repas gourmands derrière les barreaux.

On ne mange pas en prison; on bouffe. Les plaintes sont quasi généralisées, sauf à Nivelles et dans les nouveaux établissements de Marche et de Leuze –  où les portions individuelles y sont trop restreintes.

Les menus, monotones, se résument à une carte insipide: café et eau chaude le matin; pommes de terre ou pâtes et viande à midi; fromage ou soupe le soir. Les détenus décrivent la nourriture comme grasse et peu variée. Il y a très peu de fruits et de légumes; les repas sont servis trop froids; il n’y a pas assez à manger, très rarement une “repasse”... Si le détenu n’a pas assez d’argent pour acheter de la nourriture complémentaire à la cantine, il a faim...

La salubrité des cuisines des prisons est mise en cause: les cafards, rats et souris y pullulent jusque dans les frigos. Bon appétit !



Travailler en prison? On gagne un euro de l'heure en moyenne

C’est une règle en prison: il n’y a pas d’argent liquide. Officiellement en tout cas. Mais chaque détenu a un compte à son nom avec lequel il peut “cantiner”, c’est-à-dire acheter des produits au “magasin” de la prison (la cantine). En règle générale, la comptabilité, opaque et variable d’un établissement à l’autre, fait l’objet de nombreuses plaintes : articles comptés deux fois; transfert d’argent très lent en cas de changement de prison; listing de dépenses peu clair; erreurs dans les commandes...

Le système fonctionne différemment selon les prisons. Chaque établissement établit une liste spécifique des articles mis en vente, ainsi que leur prix. Mais il y a une constante : tout coûte (beaucoup) plus cher (de 10 à 15 % en moyenne) en prison qu’à l’extérieur.

Ces prix déjà élevés sont encore majorés de 10 % en raison d’une cotisation de solidarité imposée pour remplir la caisse d’entraide destinée aux détenus sans ressources. Ce sont les directions des prisons qui gèrent ces caisses et les pratiques sont loin d’être uniformes : les critères varient, comme les sommes que reçoivent les détenus indigents: de 15 à 40 euros par mois. Ces montants sont remboursables si le détenu décroche un travail ou reçoit de l’argent de sa famille.

Au-delà de l’aide aux indigents, cette caisse peut aussi financer des projets en interne: concerts, ateliers... Mais aucune transparence n’est de mise et les détenus n’ont aucun droit de regard sur la gestion de l’argent qui leur est ponctionné pour la faire fonctionner, pointe l’OIP.

Une “gratification”

D’autant que les détenus qui travaillent ne gagnent pas lourd, un euro de l’heure en moyenne. On ne parle d’ailleurs pas de rémunération mais de “gratification”.

Elle est dérisoire. Pour les travaux domestiques, le tarif horaire minimal est fixé à 62 centimes pour les étudiants, 69 centimes pour les ouvriers qualifiés et 79 centimes pour les ouvriers d’élite. Pour les travaux effectués pour le compte d’entreprises privées, le tarif minimum fixé par le ministre de la Justice s’élève à 1,04 euros de l’heure.

Au final, par mois, les “servants” reçoivent entre 80 et 150 euros sur leur compte; pour les travailleurs en atelier, ça peut grimper de 150 à 300 euros.


Chaque seconde au téléphone coûte un pont

Le téléphone, en prison, c’est une bouée. Parfois le seul moyen de rester en contact avec ses proches. Sauf certains prévenus et des exceptions prévues dans la loi, tout détenu a le droit de téléphoner quotidiennement, à ses frais, tant vers des lignes fixes que vers des portables. Les moments et la durée de ces appels sont fixés par le règlement d’ordre intérieur de chaque prison.

Les cabines téléphoniques sont gérées informatiquement par une société privée qui contrôle les numéros composés par chaque détenu et enregistre les données. Pour des raisons de sécurité mais aussi pour la facturation des appels.

Et là, ça fait mal ! L’accès au téléphone se paie au prix fort: 46 euros pour une heure. Un tarif qui correspond à celui des cabines téléphonqiues publiques fixé par Belgacom en 2002. Un système évidemment dépassé qui explique le coût exorbitant des communications et l’introduction massive et frauduleuse des GSM (appareils, cartes SIM et recharges) dans les prisons.

Pour ceux qui n’ont pas de GSM, c’est la débrouille. A Saint-Gilles, les détenus demandent de téléphoner après 18h parce que c’est un peu moins cher. Comme il y a beaucoup de demandes pour cette plage horaire, les conversations doivent être écourtées. Pour les étrangers, téléphoner au pays est quasi impossible, car impayable.

Beaucoup se plaignent du manque de confidentialité des appels: en fait de cabines, il s’agit de téléphones fixés au mur, sans parois pour assurer la discrétion et s’isoler par rapport aux bruits du couloir: grilles qui claquent, musique à fond dans la cellule voisine, cris...