Belgique

Thierry Detienne, vous vous souvenez ? Ce Liégeois juste quinqua, aux apparences toujours tranquilles, fut une figure méconnue de l’arc-en-ciel. Après deux mandats de député fédéral, Ecolo en fit, à son fameux été 99, son ministre wallon aux Affaires sociales et à la Santé. Cinq ans plus tard, la déroute écologiste commença, pour lui, dès avant le scrutin. C’est qu’à Liège, ils étaient trois ministres sortants (Daras, Maréchal, Detienne). Trop pour une seule tête de liste, qui singulièrement fila à un quatrième (Wesphael) - lequel sera l’unique élu vert principautaire en juin 2004 (et même l’un des seulement trois députés régionaux wallons Ecolo).

Oui, alors, "honnêtement", ce fut dur, confie aujourd’hui M. Detienne. "Mon projet était de continuer. j’ai eu le choix entre deux attitudes. Soit me lamenter et attendre; soit rebondir - ce que j’ai choisi. J’avais 45 ans, je devais saisir la circonstance comme une chance." Et aussi comme "une libération", pour lui et ses proches, tant la vie politique à temps plein est dévorante : "Même lorsque vous faites vos courses le samedi, vous êtes interpellé par les gens. On est très exposé." Heureusement, même ministre, il s’était ménagé des limites, des temps non politiques. La fin de charge ne pouvait donc pas être "la mort". Bref, "je n’ai pas d’amertume et je me porte bien, je travaille avec le même enthousiasme. Et si je n’ai pas dit "plus jamais", je suis bien ici".

On le croit sans peine, à l’écouter, calme et serein, dans son modeste bureau dominant le centre de Liège, d’où il dirige la grosse école technique et professionnelle industrielle Saint-Laurent. Le genre d’établissements où le feu décret Arena n’a pas provoqué de file. "Notre bataille, c’est de maintenir la mixité sociale dans l’autre sens où on l’entend habituellement : qu’il y ait assez d’élèves en technique et pas seulement en professionnel. Ici, les files ont fait rire. On s’inscrit en septembre pour l’année qui commence ", croit utile de préciser son directeur. Et il y a de la place, à l’entrée de l’école comme à sa sortie pour certains emplois : "Le vrai défi à relever ici, c’est faire en sorte que professeurs et élèves aient une autre image d’eux-mêmes, qu’ils soient branchés sur des projets directement en prise avec les besoins de la société. Il y a des années où on termine avec 2 électroniciens ou 2 usineurs, alors que des entreprises voudraient se développer et ne peuvent pas."

Au fait, le plus stressant, c’est être ministre ou directeur d’école ? "Le stress est différent. La grosse différence, c’est la proximité. Ici, quand il y a un problème, je le vois directement. Quand on est ministre, même lorsqu’on est gestionnaire direct (je le fus des deux hôpitaux psychiatriques régionaux), on n’est pas avec les gens. La richesse des écoles qualifiantes, c’est que l’on sait très vite si ça va ou pas, tant avec les professeurs qu’avec les élèves. Il y a une grande franchise."

Mais comment un ministre sortant et même, pour tout dire, sorti a-t-il abouti ici ? "Mon ancrage professionnel avant d’être député et ministre, c’était la formation par alternance, rappelle ce romaniste de formation et critique littéraire à l’occasion. J’ai eu ensuite un congé politique, ce qui assurait une continuité administrative." Oui, c’est une chance, convient-il. Mais à l’inverse, "alors que l’opinion dit souvent que les politiques ne doivent pas être des carriéristes, faire ça toute leur vie, etc., je me suis rendu compte que ce n’était pas évident de changer, tant dans les relations que professionnellement". Parce que l’on véhicule une image d’échec ? "Non, parce que l’on reste assimilé à son profil antérieur. Le regard des gens reste figé."

En 2004-2005, il a ainsi travaillé avec un service versé dans la formation et l’information pour les secteurs public et associatif. Avec ses clients, il percevait toujours "comme un malaise" à son égard. Après quoi il a postulé à plusieurs reprises ailleurs, pour s’entendre dire : "Vous avez le profil idéal, mais vous comprendrez qu’on ne peut pas". Parce qu’ex-mandat et étiquette, parce qu’on ne veut pas colorer l’organisme. Injuste ? "Autant les politiques ne peuvent pas avoir des avantages injustifiés, autant les pénaliser est paradoxal."

Après un retour au Cefa (formation en alternance), il est tombé sur un appel à candidature de directeur à Saint-Laurent. "Cela faisait bien la synthèse : j’avais une connaissance des métiers, j’avais travaillé comme parlementaire surtout sur la formation professionnelle, j’avais développé une capacité de gestion - financière, de conflits, d’équipe, de projets." Et là, le passé politique ne l’a pas desservi. A moins qu’il l’ait servi ? Si oui, alors "dans le rôle de capitaine, au sens positif du terme. La vision d’ensemble que j’ai pu acquérir est un atout. Car dans les écoles, il y a une grande difficulté à travailler aux projets; on y a une logique de segmentation : par séquences pédagogiques, par année, par type de cours ".

Tout cela étant, Detienne n’a pas totalement quitté la vie politique. Lui qui avait commencé comme conseiller provincial est devenu en 2006 conseiller communal, à Sprimont, et par là administrateur dans une intercommunale (ALG) : "J’ai toujours été quelqu’un de terrain. Le mandat de conseiller communal me manquait, il me plaît bien."

La rupture totale ne l’a pas tenté. "Pas du tout. Ça peut paraître bizarre, mais le mandataire politique garde un regard spécifique : il voit ce qui ne va pas, il faut faire quelque chose..." La rupture avec Ecolo non plus ne l’a pas saisi. "Je n’ai jamais pris ce qui est arrivé comme une affaire personnelle. Un autre parti ne m’intéresse pas; ce serait presque faire un autre métier. Notre mode de fonctionnement peut comprendre ses parts d’incertitude, mais sa spécificité est intéressante."

Et la "grande" vie politique, elle l’intéresse toujours autant ? "Je ne suis plus dedans, cela modifie le regard que l’on en a. Même si, pour avoir été gestionnaire politique, j’ai une autre clé de lecture des JT, par exemple, que la plupart des gens. Et ce qui me frappe le plus encore aujourd’hui, ce sont l’extrême distance et la grande incompréhension que la majorité des personnes ont du mécanisme de décision politique, dans le sens noble du terme. Elles m’apparaissent encore plus clairement, et souvent de manière très injuste. Je songe aussi à la méconnaissance des différents niveaux de pouvoir, à la celle des contraintes auxquelles le gestionnaire public doit faire face en matière de décisions et de budget, à celle des statuts à respecter - qui sont pourtant une base de la démocratie ".

Tous phénomènes qui n’épargnent pas le monde enseignant : "C’est clair que les grandes grèves y ont laissé des cicatrices. C’est vrai aussi que j’ai dû faire spécialement mes preuves dans l’école quant au mode de gestion que j’allais avoir sur la transparence, la communication, la pratique de la concertation sociale Mais quand on a fait comme ministre les accords dans le non-marchand en 2000, on a acquis de la pratique."Ce qui ne peut empêcher tout conflit : "On peut être convivial et sportif."

Les "affaires", poursuit-il, ont "contribué méchamment" à alimenter le discrédit : "Il fut une époque où a priori un politique était honnête jusqu’à preuve du contraire. Aujourd’hui, on est malhonnête. Le soupçon est permanent. Or, s’il faut toujours rester critique, il faut pouvoir pratiquer le doute sans a priori."

Autre changement, plus rapide encore, c’est évidemment l’interaction entre la politique et le monde de la communication directe. Voilà 10 ans, quand il a commencé à être ministre, se rappelle Detienne, le GSM et Internet commençaient seulement à se généraliser. "Aujourd’hui, la prise directe avec l’extérieur change énormément les choses, avec un côté "affolement" et un rapport du vrai au faux qui me frappent beaucoup. Ce changement accentue la perception du monde politique et l’évolution des opinions. J’ai toujours dit, à propos des sondages, pour provoquer un peu, que le sentiment des gens sur un politique n’était pas lié à un contenu mais à l’impression qu’il dégage à la télé quand le son est coupé. Que dire alors de l’hypermédiatisation actuelle! On travaille sur du feeling. On peut être repéré sans aucun contenu, sans aucune décision. Le phénomène Daerden est stupéfiant à cet égard. Moins on travaille politiquement et plus on fait autre chose, ce n’est plus que de la notoriété, de plus en plus confondue avec l’appréciation." Tiens, un Jean-Michel Javaux ne travaillerait-il pas aussi son image? "Oui, mais son travail de contenu est sensationnel."

Au fait, Detienne préfère-t-il la tripartite olivier actuelle à celle arc-en-ciel qu’il a bien connue? "Idéologiquement, oui. Le reste, c’est un peu tôt pour le dire. En tout cas, à l’époque, les alliances à géométrie variable selon les circonstances, soit avec le PS, soit avec le MR, étaient particulièrement stimulantes. Peut-être le jeu est-il plus fermé aujourd’hui, il y a moins d’imprévus, les personnalités sont davantage sur le même terrain politique. Et le contexte socio-économique est tout à fait différent. Or, gérer un secteur comme le socio-sanitaire sans croissance budgétaire, c’est particulièrement difficile."

Et, là-dessus, Detienne embraie sur une dureté tout à fait inhabituelle: "Ce qui m’a le plus touché négativement, c’est la manière avec laquelle les secteurs dont j’avais la charge ont été gérés à partir de 2004. La catastrophe Vienne a été complète. Elle a cassé pour casser, elle s’est trompée, on a montré de l’incompétence crasse pour avoir et gérer les budgets."

Un ange passe. Plutôt, l’un ou l’autre élève dans le corridor entre deux examens, frôlant un beau sapin, cadeau interréseaux d’un athénée voisin.