Belgique

RÉCIT

Vendredi 9 juin. Toute l'Allemagne fête le lancement de la Coupe du monde. Dans le quartier Saint-Léonard, à Liège, les riverains sont moins intéressés par le match inaugural entre l'Allemagne et le Costa Rica que par la braderie annuelle qui rassemble la grande foule...

La fête se poursuit tout au long de la soirée. La météo est clémente, l'ambiance joyeuse. Le café «Aux armuriers» fait le plein. Parmi les clients, deux couples venus avec leurs six enfants. Nathalie Mahy, 11 ans, et Stacy Lemmens, 8, deux demi-soeurs, jouent à proximité du café, notamment sur une structure gonflable montée pour l'occasion en face de l'établissement.

Elles ont disparu

Vers 1 heure du matin, samedi

10 juin, le père de Stacy quitte les lieux, laissant sur place sa compagne, Catherine Dizier, maman de Nathalie, et les autres convives. Vers 3h, Mme Dizier décide à son tour de rentrer à la maison. C'est à ce moment qu'elle constate la disparition des deux fillettes. L'alerte est donnée. Les forces de l'ordre arrivent rapidement sur place. L'enquête commence.

Le samedi, un avis de recherche est lancé par la police fédérale. On apprend que Nathalie est de corpulence mince, mesure 1m40, porte des cheveux châtains mi-longs et était, au moment de sa disparition, vêtue d'un t-shirt rose portant des inscriptions argentées, d'un jeans bleu et de bottes brunes avec une partie orange; que Stacy Lemmens mesure 1m40, a des cheveux mi-longs foncés et portait une jupe rose ou rouge, un t-shirt blanc et des baskets roses.

Child Focus se met sur les rangs, imprimant rapidement 7.800 affiches diffusées partout en Belgique et principalement à Liège. Son action se renforcera avec le temps, mais sera toutefois sévèrement jugée, par la suite, par les services du délégué aux droits de l'enfant.

Appels pathétiques

Les parents de Nathalie, Catherine Dizier et son ex-mari Didier Mahy, ainsi que le père de Stacy, Thierry Lemmens, lancent à la radio et la télé des appels pathétiques.

Le dimanche 11 juin, alors qu'on est toujours sans nouvelles des petites filles, le parquet de Liège interpelle le ravisseur. Le premier substitut Pâque rappelle qu'en matière d'enlèvement, les sanctions pénales sont sévères. On apprend que, dès la nuit de vendredi à samedi, les libérés conditionnels condamnés pour maltraitance d'enfant ou faits de moeurs envers des enfants ont été contrôlés, mais que l'un d'eux n'a toujours pas été retrouvé.

Il s'agit, on l'apprendra un peu plus tard, d'Abdallah Ait Oud, 38 ans. Il se trouvait aux «Armuriers» le vendredi soir. Petit ami de la serveuse, il est parti à 1h30 du matin et n'a pas regagné son domicile. On apprendra plus tard également qu'il a un lourd passé judiciaire mais qu'après avoir fait l'objet d'une mesure d'internement en 2001, il a été libéré de façon définitive par la commission de défense sociale et a quitté Paifve en décembre 2005.

Les fouilles du quartier ont commencé dès le 10 juin, avec l'appui, notamment, d'un hélicoptère. Elles ne vont pas cesser de s'intensifier, le périmètre de recherches étant progressivement étendu. Le GSM d'une des deux fillettes est examiné ainsi que son ordinateur, deux camarades de jeu de Nathalie sont entendus, une enquête de voisinage suit son cours, mais à la fin du week-end, rien...

Lundi 12 juin, très tôt, les recherches reprennent, avec le concours de la cellule «disparitions» de la police fédérale et une soixantaine de policiers de la réserve fédérale de Bruxelles. Elles sont menées dans les bois, les fourrés et les bâtiments du voisinage de l'hôpital de La Citadelle et aux environs du terrain de football de la rue des Glacis. Un hélico survole la Meuse afin d'en inspecter les rives.

Le lundi 13 juin, une perquisition est menée dans l'appartement d'Ait Oud. Des prélèvements d'ADN sont effectués sur du sang et du sperme. Les premières analyses s'avéreront négatives. Le nom du suspect est officiellement révélé et une photo de lui est diffusée, alors que des fouilles sont menées sur l'île Monsin et que la Meuse est remontée jusqu'au barrage en aval de l'île. En vain.

Ait Oud se rend

En soirée, coup de théâtre: Ait Oud se rend à la police, après, dit-il, s'être reconnu en regardant le journal télévisé.

Le 14 juin, des fouilles sont opérées dans le quartier Vivegnis, à Liège. La Meuse est à nouveau sondée, grâce notamment à un bateau muni d'un sonar. De nombreuses maisons inhabitées proches du café «Les Armuriers» sont également visitées.

Pendant ce temps, la maman de Nathalie, ainsi que le papa et la maman de Stacy (qui n'a plus vu sa fille depuis 5 ans) sont reçus au palais de Justice de Liège. Les autorités judiciaires les informent de l'évolution de l'enquête. A leur sortie, ils affirment leur conviction qu'on va retrouver leurs fillettes vivantes.

Ait Oud est longuement interrogé. Il est inculpé pour enlèvement de mineurs de moins de 12 ans et pour séquestration arbitraire.

Un psychopathe

Le procureur général de Liège, Cédric Visart de Bocarmé, confirme toutefois qu'il nie les faits en bloc, mais la juge d'instruction en charge du dossier, Pascale Goossens, estime cependant qu'il existe

«des indices suffisants de culpabilité».

Pour un enquêteur, il s'agit d'un «psychopathe, qui ne discerne pas le bien du mal». Le parquet souligne cependant que d'autres pistes sont examinées.

Le 16 juin, les recherches se concentrent sur les «baumes» de Vivegnis, d'anciennes carrières de grès houiller situées dans le quartier. Des spéléologues les fouillent en vain alors que des carcasses de véhicules sont retirées de la Meuse. Elles ne «parlent» pas davantage.

Le 17 juin, les enquêteurs poursuivent leurs différents devoirs. Des fouilles sont menées au Fort de la Chartreuse et dans des tours inoccupées à Droixhe. Ait Oud est à nouveau entendu: il continue de nier. «La Dernière Heure» fait état du témoignage d'une personne disant avoir véhiculé l'inculpé avant l'enlèvement des fillettes. Fausse piste, disent les enquêteurs. La fugue et l'enlèvement familial sont toujours envisagés.

Le dimanche 18 juin, la maman de Nathalie, est convoquée par les enquêteurs qui souhaitent reconstituer le film de la soirée de la disparition des fillettes et recouper, avec elle, les informations reçues. Elle fait état d'un SMS troublant. Sur les plateaux télé, le papa de Nathalie demande aux medias et à la population de se concentrer sur la recherche des enfants. Quant aux fouilles, elles continuent.

Et reprennent le 19. Ce jour-là, la chambre du conseil prolonge le mandat d'arrêt d'Ait Oud. Son avocat fait appel. Les parents de Stacy sont réentendus. Quant à Catherine Dizier, elle demande une nouvelle audition aux enquêteurs afin, dit-elle, d'ajouter des éléments à ceux fournis la veille.

Le 20 juin, Alain Remue, le chef de la cellule des disparitions, annonce que les «grosses fouilles» ne seront pas poursuivies, mais que les recherches se poursuivront au fil des renseignements obtenus par les enquêteurs, submergés d'appels.

Espoir le 21. De gros moyens sont déployés pour fouiller l'hôtel Bedford et le bâtiment voisin, quai Saint-Léonard. Selon des témoins, le soir de leur disparition, Stacy et Nathalie seraient entrées seules dans la cour de l'immeuble. Fausse piste, une fois de plus.

Paola et Albert

Le 22 juin, Catherine Dizier, à sa sortie du palais de justice, croise le roi Albert II et la reine Paola, présents à Liège à l'occasion de la visite de la reine des Pays-Bas. Les souverains écoutent et réconfortent la maman de Nathalie qui demande, un peu plus tard, à pouvoir rencontrer Ait Oud en prison.

Tout au long du week-end suivant, les fouilles se poursuivent, notamment dans une décharge d'Intradel, à Herstal, où il est question de rechercher des vêtements, dont un pantalon d'enfant tâché de sang, et des chaussures appartenant à l'inculpé.

Commence une troisième semaine d'angoisse. Le mardi 27, nouvelle et très longue audition d'Ait Oud, dont la version ne bouge pas. Les enquêteurs souhaitent éclaircir son emploi du temps, qui comporte encore certaines incohérences par rapport à ses premières déclarations. La chambre des mises en accusation examine le recours de l'inculpé. Elle décide de rendre son arrêt le 4 juillet.

Pendant ce temps, des équipes de la protection civile, accompagnées du DVI, débroussaillent un terrain le long de la ligne de chemin de fer. On ne sait pas encore que c'est là que de macabres découvertes auront lieu, le lendemain, mercredi 28 juin, qui demeurera, à jamais, un jour noir pour le pays.

© La Libre Belgique 2006