"Doit-on toujours vivre dans des tabous ?"

ENTRETIEN LAURENT GÉRARD Publié le - Mis à jour le

Belgique

Marie-Dominique Simonet (CDH), ministre de l'Enseignement obligatoire, revient sur les pistes d'économies qu'elle a proposées.

Le monde enseignant est choqué par les pistes d'économie que vous présentez. Vous comprenez cette réaction ?

Oui, je peux comprendre. Mais il faut peut-être expliquer.

Le métier d'enseignant est pénible. Ces mesures - surtout la fin du système de préretraite à 55 ans et l'augmentation du nombre d'heures prestées - ne risquent-elles pas d'être contre-productives, notamment par rapport à la pénurie d'enseignants ?

C'est pour cela que je voulais un peu m'expliquer, car je ne suis pas à l'origine de la sortie dans la presse.

Elle vous étonne, cette sortie ?

Oh, vous savez, il n'y a plus rien qui m'étonne.

Quand on présente ce type de mesures aux syndicats, on peut s'attendre à une fuite, non ?

Oui, une. Mais dans quel contexte ai-je voulu avoir ce contact avec les acteurs de l'enseignement ? J'avais prévu de discuter de "pistes", pour avoir le temps d'en parler. On aurait pu ne rien dire, faire une joyeuse rentrée et puis, au conclave, faire des coupes sombres, réfléchies en chambre, et mettre les gens devant le fait accompli. J'ai voulu être franche, transparente, travailler en confiance.

La confiance a été mise à mal ?

Je note que beaucoup de personnes ont apprécié cette méthode.

Allez-vous revoir votre méthode ?

On va voir. Je ne vais pas décider à chaud. Je ne suis pas de nature à me décourager. Et cette confiance, je souhaite continuer à la construire. Mon attitude est de dire : ça ne va pas être simple. On est devant une difficulté. Peut-on discuter des dossiers, doit-on toujours vivre dans des tabous, peut-on parler ? Ce sont des pistes ; par définition, on peut les abandonner. Je ne suis pas naïve, je ne demande pas aux syndicats de se réjouir, ni de cautionner les mesures d'économies. C'est au politique d'assumer. Mais, souvent, les syndicats demandent à pouvoir partager l'information et intervenir. Mais revenons au contexte. On est devant une crise, dont ils ne sont pas responsables, et moi non plus. La situation est délicate : le budget de l'Etat fédéral est en grande difficulté; une dimension communautaire n'est pas à exclure ; les entités fédérées sont "impactées" violemment dans le calcul de leur financement. Les paramètres mathématiques sont connus.

On ne sait pas encore quelle sera la contribution de la Communauté au fédéral. Pourtant, vous présentez des chiffres précis...

Non, ce n'est pas à ce point précis. Ce sont des ordres de grandeur et des pistes de réflexion. Mais l'effort est à faire. Tout le monde va devoir en prendre sa part. Et, à la Communauté, l'Enseignement obligatoire prendra peut-être moins, proportionnellement, que ce qu'il représente. On va essayer de faire le gros dos, pendant une période. Il est certain qu'après la crise, il y aura la reprise, mais pas en 2010. Il ne faut pas faire de coupes sombres et aveugles - cela n'aurait aucun sens - mais avoir une certaine rigueur. Le retour à l'équilibre en 2015 est un compromis.

Au-delà de la crise, certaines mesures coûteuses prises par le gouvernement sortant, dont vous étiez, sont à l'origine des problèmes budgétaires actuels. Cette politique de "stop and go" n'est-elle pas néfaste pour le climat de l'enseignement ?

Il est vrai qu'on entend beaucoup parler d'économies, mais pas de la poursuite des investissements dans l'enseignement. Sous la législature écoulée, on a fait beaucoup d'efforts. On a engagé énormément d'enseignants. Sur la période 2004-2010, il y a eu + 6 % sur le salaire des enseignants.

Etait-il judicieux d'accorder ces augmentations, sachant les problèmes actuels ?

Mais personne ne savait, en 2004, 2005 ou 2006, qu'il allait y avoir cette crise. Aujourd'hui, c'est facile de dire cela. Nous avons voulu affecter des ressources nouvelles à l'enseignement et on ne peut pas nous le reprocher. Les enseignants ont donc eu une revalorisation supérieure à la moyenne, mais bien justifiée. On a connu un contexte global de revalorisation de l'enseignement, par toute une série de mesures - comme l'alignement du salaire des instituteurs sur celui des régents - et nous voulons continuer et immuniser ce contexte global. On a donc décidé de poursuivre, par exemple, la revalorisation salariale. Il reste 1 % à octroyer, nous allons le faire. Peu de secteurs auront 1 % d'augmentation en 2010. On a aussi travaillé sur les pécules de vacances. Par ailleurs, les DPPR à 55 ans (départs précédant la pension de retraite) sont garantis jusqu'en 2011. Mais il est quand même logique de discuter de ce qui va se passer après. Nos voisins flamands, beaucoup plus riches, ont changé de système, de même que la Communauté germanophone. Ce que je propose, c'est de réfléchir à une sortie de système intelligente. Lors de la dernière législature, on a octroyé une augmentation barémique à ceux qui continuent à travailler à 57 ans, et une autre à 58 ans, qui peut générer un salaire poche net de 150 euros. Ce n'est pas neutre, c'est motivant. Il y a donc moyen de trouver des mesures intelligentes. C'est de cela que je veux discuter. Et il pourra y avoir une certaine souplesse, par exemple via le tutorat (coaching des jeunes enseignants par des anciens, NdlR). Ce sont des pistes intéressantes. Il faut y réfléchir maintenant. Ce n'est pas à la veille de 2011 qu'il faudra le faire. Nous voulons poursuivre cette tendance à la revalorisation de l'enseignement et lancer de nouvelles politiques, comme l'encadrement différencié en faveur des écoles qui accueillent le public défavorisé.

Vous n'allez pas faire d'économies sur l'encadrement différencié ?

Non, c'est justement pour cela qu'il faut faire des efforts. On veut lancer cette politique d'abord avec 15 millions, puis 40. Mais ces 40 millions vont générer de l'emploi. On veut clairement maintenir le Contrat pour l'école. D'où, notamment, la proposition sur les plages horaires. Il y a des enseignants qui prestent 22 heures, d'autres 21, d'autres encore 20. C'est la règle. Je ne la change pas. Je demande simplement si davantage de personnes pourraient passer à 22 heures.

Justement, beaucoup de profs sont déjà au maximum. Comment pouvez-vous savoir la somme que cette mesure va rapporter ?

On ne sait pas. Mais il y a une demande de pistes d'économies. On ne va pas mettre tout le monde à 22, et sûrement pas à 26. Je comprends que cette discussion soit difficile, mais cela doit permettre de placer davantage d'encadrement dans les écoles où la pression est vraiment plus forte, et de mieux lutter contre l'échec. Je souhaitais avoir un échange sur ces mesures. Surtout, mais peut-être me suis-je trompée, je voulais en parler suffisamment tôt avec les partenaires.

© La Libre Belgique 2009
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