Belgique

PORTRAIT

Au début, il y avait Samuel Ozdemir, né au Kurdistan, devenu Charles Boniface, puis ce «père Samuel», bientôt révéré par des cohortes de fidèles, dans son hangar. Vicaire parmi d'autres, il affiche alors une vocation de rebelle aux réformes de Vatican II. Cela lui vaut les foudres de l'évêché et les honneurs de la presse. C'est que, d'emblée, le père Samuel a su se traduire en images. Ses démêlés avec l'évêque de Tournai? Ils sont autant de rendez-vous et d'affrontements pour lesquels il bénéficie du soutien de fidèles venus en autocars. En 1990, le père Samuel est suspendu par l'évêché. Il s'obstine, il célèbre en latin, il y gagne une vocation de martyr et les affidés font la file jusque dans la rue, avides de cérémonies interminables. Il multiplie les bienfaits de tous ordres. Des ennuis financiers? Samuel distribue des enveloppes, ce qui, soit dit en passant, a pu expliquer certains dimanches d'affluence. Des misères morales? Il se fait confesseur et psychologue. Il s'improvise exorciste auprès de fidèles proprement déboussolés. Il s'érige en guérisseur, mâtiné d'assistant social; il écoute, il aide, il a la réputation de guérir, mais le folklore n'est jamais loin. On se souvient de son arrivée à Viesville, juché sur un âne le dimanche des Rameaux; on le revoit célébrer le Vendredi Saint, en organisant sa propre fausse crucifixion, à laquelle étaient évidemment conviés les médias audiovisuels qui en ont conservé des archives émues; on le retrouve aspergeant d'eau bénite ceux qui se préparaient à lui forger un destin politique. C'est que, changeant de registre, il y a trouvé une vocation de porteur de voix, et donc un autre niveau de communication, qui lui attire des sympathies électoralistes.

Les 15 millions de Saint-Antoine

Financièrement, il reste une énigme: s'il distribue, dit-il, c'est qu'il n'est qu'une courroie de transmission, et qu'il reçoit beaucoup de la part de ses fidèles.

Mais les chiffres témoignent d'une belle aisance: en 2001, il rachète pour quinze millions d'anciens francs belges l'église Saint-Antoine-de-Padoue, à Montignies-sur-Sambre, dans le quartier de la Neuville, ainsi que le couvent voisin et une bibliothèque. Et les fidèles le suivent, confortés dans leur foi, quand ils s'y trouvent en excellente compagnie. Jean-Claude Van Cauwenberghe, alors ministre-Président de la Région wallonne, est venu dire ce qu'il pense de Samuel, homme d'ouverture.

Le bourgmestre de Charleroi, Jacques Van Gompel, est évidemment à ses côtés. L'église, quasi vide jusqu'alors, trouve un regain de fréquentation qui ne s'est jamais démenti.

Depuis, Jean-Claude Van Cauwenberghe a dit sa réprobation face aux propos de l'occupant des lieux. Le père Samuel aurait voulu acheter la chapelle des Soeurs grises, à Thuin. Le bourgmestre Paul Furlan, une fois la Commission parlementaire d'enquête sur les sectes consultée, a refusé l'offre.

Dans l'intervalle, Samuel Ozdemir a tenu les propos que l'on sait. Avec quelle issue? Requérir le renvoi en correctionnelle et l'obtenir, c'était donner une tribune de choix à Samuel. Plaider le non-renvoi, c'était l'en priver.

La justice, jeudi, a tranché: le père Samuel et ceux qui le soutiennent auront droit à un procès public, jusqu'à risquer de transformer la salle d'audience en salle de spectacle, selon une habitude chère au coeur du locataire de Saint-Antoine-de-Padoue. Il y risque d'un mois à un an de prison.

© La Libre Belgique 2006