Belgique

La mésaventure vécue par Pascal Vesin met à nouveau en lumière les contentieux impliquant l'Eglise et la franc-maçonnerie. En mai dernier, ce curé de Megève (Haute-Savoie) est relevé de ses fonctions à cause de son appartenance à la loge maçonnique du Grand Orient de France. LaLibre.be avait d'ailleurs interrogé ce prêtre cheminant vers le Vatican en vue de défendre sa cause auprès du pape François. Mais à quand remontent ces dissensions ? Pourquoi la double appartenance est-elle toujours incompatible aujourd'hui ? 

Les "inquisiteurs de l'hérésie"

La franc-maçonnerie apparaît en Belgique au début du 18e siècle. Comme le rappelle Jef Asselbergh (photo ci-dessous), grand maître du Grand Orient de Belgique (GOB), il s'agit alors de "la première association de la société civile à avoir vu le jour en dehors des structures ecclésiastiques et sociales. Cette libre association, qui s’intéresse à la philosophie et aux sujets de société, ne réjouit pas l’Eglise qui avait à ce moment-là le monopole de ces débats". 

S'ensuit, en 1738, l'émission de la première bulle pontificale contre la franc-maçonnerie. Le principal grief avancé relève de "l'obscurité du secret" de ces sociétés qui "ne peuvent nullement s'accorder avec les lois civiles et canoniques", comme le stipule le document papal. L'Eglise condamne alors ses propres membres, taxés d'"inquisiteurs de l'hérésie" ou de "transgresseurs", à l'excommunication s'ils fréquentent ces "conventicules". Or, à l'époque, les loges sont constituées d'énormément d’ecclésiastiques. 

"Tout commence là. Nous n’avons jamais exclu la religion… C’est elle qui s’est opposée à la franc-maçonnerie", assure Jef Asselbergh. 

Dogmatisme VS relativisme

A l'heure actuelle, les relations se sont décrispées, mais "le contentieux historique, on ne peut pas le nier, n'est pas totalement vidé", souligne l'abbé Eric de Beukelaer. "Même si je suis régulièrement invité dans des loges, ce n'est pas un fan club qui m'accueille. Ce sont des gens très respectueux mais qui viennent avec des griefs et des visions de la société globalement différentes sur divers débats éthiques. Avec aussi parfois des clichés faux, comme certains catholiques ont des clichés faux sur la franc-maçonnerie. Ça, c'est le fait d'un contentieux", exprime ce licencié en droit canon et ancien porte-parole des évêques de Belgique.  

Car les visions des deux institutions continuent de s'entrechoquer. En Belgique, dans leur grande majorité, les obédiences maçonniques, qui comptabilisent 20 à 25.000 membres, ne peuvent admettre le dogmatisme de l'Eglise. La révélation catholique se fonde, en effet, sur des dogmes, élaborés à partir de l'expérience du Christ et la parole de l’Évangile, pour appréhender le monde. "L'Eglise, dans sa structure pyramidale, donne des coups de crosse en affirmant c'est comme ça qu'il faut penser et pas autrement", déplore Adolphe Adolphy, grand maître national du GOB de 1999 à 2001. 

De son côté, la vision catholique est en totale opposition avec le relativisme prôné au sein des loges. Cette attitude, qui affirme une liberté absolue de conscience et de raison guidée par l'individu seul, est même incompatible avec la foi, puisque cette dernière implique un accueil d'un message transcendant. Les catholiques pratiquants conçoivent dès lors avec difficulté que les règles morales puissent varier au gré de l'évolution de la société ou des progrès de la science. 

Les approches de certaines grandes questions éthiques de société ne peuvent donc que se heurter l'une contre l'autre. Et cela se vérifie à travers plusieurs exemples, dont l'euthanasie, l'avortement ou le mariage homosexuel. 

Le cas de l'avortement

Cette question primordiale est sans nul doute la principale pierre d'achoppement. L'abbé Eric de Beukelaer (photo ci-dessous) est fréquemment questionné à ce sujet dans les milieux maçonniques. "On me demande couramment : Qui êtes-vous pour empêcher une femme qui a décidé de ne pas assurer sa portée à terme ? Il s'agit là d'une vision qui part de la liberté de l’individu qui porte la vie. Ma vision, comme catholique, est plutôt celle-ci : N’oubliez pas qu’il y a une autre liberté en jeu, qui est cette vie à naître. Qui sommes-nous pour mettre une limite à la protection de la vie ? La vie humaine ne doit-elle pas être défendue de manière radicale ? Le fait de tenir compte de la dimension relationnelle de nos actes est peut-être plus important chez les catholiques..."

"Pragmatiquement, la franc-maçonnerie a quelques problèmes avec ce genre d’attitudes conservatrices", analyse Luc Nefontaine, docteur en philosophie et lettres de l’ULB et spécialiste des questions maçonniques. "Les frères, dans leur majorité, ont une vision laïque de ces problèmes de société. Il existe donc une incompatibilité entre ces deux courants de pensée. D'ailleurs, pour la plupart des maçons, le fait d’être en état de péché grave par l'Eglise est considéré comme un signe de bonne santé. Les frères estiment qu'il est plutôt bon d'être épinglés par une religion qu'ils estiment conservatrice et qui, à leurs yeux, dispose encore de trop de poids en Belgique sur les questions sociétales."

Un caractère secret contesté

Comme susmentionné, le caractère secret des loges a, dès les prémices, posé problème à l'Eglise. "La franc-maçonnerie n'est pas secrète, elle est discrète", tempère Adolphe Adolphy. Ce dernier reconnait cependant qu'elle "est devenue de plus en plus secrète pendant et après la Seconde Guerre car de trop nombreux membres du GOB et du GOF ont été déportés et sont morts dans les camps de concentration sous le régime nazi. On se méfie de cela".

Jef Asselbergh avance également une autre raison : "C’est un laboratoire de pensée, l’interdiction de rapporter ce qui se dit en loge permet cette liberté d’échange et d’expression. Un politicien ne parlerait pas s’il craignait qu’un journaliste de la même loge reprenne ses propos".      

De son côté, Eric de Beukelaer reconnait que "tout le monde a le droit à la discrétion". Mais il pointe du doigt que "outre la discrétion, il y a la préférence maçonnique". En effet, les Constitutions d’Anderson, qui établissent les textes fondamentaux de la franc-maçonnerie moderne, stipulent que "Dans des circonstances identiques, donne la préférence à un Frère pauvre, (…) avant toute autre personne dans le besoin". Jef Asselbergh s'en défend en soutenant que "cette règle est dépassée !". Pourtant, "des frères maçons regrettent encore l'application de cet aspect", rétorque l'abbé de Beukelaer.

Un geste d'ouverture

Malgré les divergences, l'ouverture est de mise ces dernières années. L'exemple emblématique, cité par chaque interlocuteur, est celui du cardinal Godfried Danneels qui, en 2008, a accepté de participer à un débat avec le grand maître de l'époque du GOB, Henri Bartholomeeusen (photo ci-dessus). Le primat de Belgique "a même dit qu'il ne pouvait pas être tout à fait favorable à la franc-maçonnerie, ce qui sous-entendait qu'il l'était un peu...", sourit Adolphe Adolphy. Quant à Eric de Beukelaer, il rappelle qu'"entre citoyens différents, membres d'une même démocratie, on a intérêt à se connaitre, à ne pas se diaboliser parce qu'on a tout à gagner en dialoguant".

Pourtant, depuis maintenant trois siècles, le contentieux permet aussi à chacun de construire sa propre identité, en rejetant parfois celle de l'autre. Nietzsche n'écrivit-il pas "Qui vit de combattre un ennemi a tout intérêt de le laisser en vie" ? 


Jonas Legge