Belgique

RÉCIT

Mercredi 20 décembre 1989, quartier Saint-Servais, à Namur. Il est 18 h 51 lorsqu'Elisabeth, âgée de 12 ans, quitte la maison de sa camarade Vanessa, dont le domicile n'est guère éloigné du sien, 200 mètres tout au plus. Elle passe devant le cimetière de Saint-Servais. Mais elle n'arrive jamais chez elle. Et l'une des plus terribles affaires de disparition naît... dans une relative indifférence.

C'est que, à une époque où l'on privilégie systématiquement la fugue pour expliquer une disparition, les recherches s'engagent lentement. Les relations deviendront d'ailleurs petit à petit difficiles entre, d'une part, le père d'Elisabeth, Francis Brichet, ainsi que - surtout - sa mère, Marie-Noëlle Bouzet, et, d'autre part, le monde judiciaire. Du moins en ce qui concerne certains enquêteurs et, parfois, le juge d'instruction Guy Coméliau. Lesquels sont en réalité confrontés à la pire des situations qu'ils peuvent rencontrer : ils ne disposent d'aucun indice vraiment solide.

Tant de «pistes»

Les choses semblent donc immobiles et vont, de ce fait, donner l'occasion à diverses personnes de s'immiscer dans le dossier, parfois même dans la vie privée des Brichet, sous prétexte - plus ou moins sincère - de les aider.

Ainsi, dès 1992, un radiesthésiste de Saint-Servais prétend percevoir la trace de la fillette dans la propriété d'un institut psychiatrique de Saint-Servais. Des recherches sont effectuées, par acquit de conscience mais sans déboucher sur rien. A la mort de l'intéressé, en juin 1998, des documents trouvés chez lui font supposer qu'il aurait pu être lui-même impliqué et, donc, que ses «informations» avaient plus de valeur que prévu. De nouvelles fouilles sont organisées, notamment dans des puits. Mais toujours en vain.

Entre-temps, un «détective privé» au passé trouble, André Rogge, parvient à greffer ses propres suppositions à l'enquête. Grandiloquent, il présente les choses un peu différemment dans un livre publié en 1996 : «J'accepte donc de suivre le dossier, mais à mes conditions : carte blanche dans l'enquête». En réalité, il s'impose lui-même à une famille en détresse et ses «frais» l'emmènent aux Canaries. Cette piste-là aura la vie dure. D'abord parce qu'un passager de vol régulier vers les îles avait effectivement cru reconnaître Elisabeth à bord, bien après sa disparition. Ensuite à cause de la présence d'une secte, sur place. En novembre 1996, une commission rogatoire internationale d'envergure mise sur pied par M. Coméliau mettait un point final à la piste de Rogge.

Une inculpation, déjà

On parle aussi de l'affaire Dutroux : lorsque Neufchâteau fouille le carreau de la mine St-Louis, fin 1996 début 1997, à Jumet, c'est aussi gentiment que discrètement que Francis Brichet apporte de la soupe chaude à ceux qui exécutent ces recherches très dures, dans la froidure de l'hiver. C'est qu'on croyait alors un rapprochement possible entre les deux dossiers (lire par ailleurs). Faux, dit-on maintenant, mais l'opinion publique était d'autant plus sensibilisée à ce risque que l'avocat liégeois Victor Hissel avait rejoint le dossier Brichet, dans la foulée de l'affaire Dutroux où il défendait des parties civiles. Et, même s'il quittait le premier en mars 1998, sa seule présence avait fait faire à certains un rapprochement supplémentaire entre les deux.

En janvier 1997, Marie-Noëlle Bouzet se distancie pour sa part formellement d'une prétendue «experte», Karin Hutsebaut, qui avait également proposé ses «services» ainsi que sa propre vision des choses. Mme Bouzet venait de constater le parasitage effectué par celle qu'elle qualifiait finalement d'«irresponsable», après cependant que l'opinion publique eut été plusieurs fois marquée par la «vision» de Mme Hutsebaut.

Episode majeur et plus sérieux, le 25 février 1997. Jean-Marc Houdemont se tue ce jour-là au volant de sa Toyota Starlet. Un décès suspect car, un peu plus tôt, ce cinéaste réputé pédophile avait téléphoné aux enquêteurs namurois en charge du dossier Brichet, pour annoncer une déclaration importante. Suicide ? Il n'arrive jamais dans le bureau de ceux qui l'attendent... Et qui se tourneront vers Monique Cherton, la compagne du défunt. Sans doute, estimaient-ils, savait-elle quelque chose ? Non, avait-elle répondu. Sans convaincre le juge Coméliau, qui allait l'inculper (et la placer brièvement en détention préventive) comme supposée coauteur ou complice de l'enlèvement et la séquestration d'Elisabeth Brichet.

En septembre de la même année 1998, de nouvelles perquisitions remettaient l'affaire au-devant de l'actualité. Des perquisitions quelque peu tardives, car elles visaient une vidéothèque et une maison particulière de Saint-Servais dont l'occupant avait déjà été soupçonné, dans le passé. Tardives et vaines.

Un peu de calme, ensuite, jusqu'à janvier 2000, moment où la discorde atteint un point culminant entre Marie-Noëlle Bouzet et les enquêteurs de ce qui était devenu, au fil du temps et des renforts octroyés dans le fil de l'affaire Dutroux, la «cellule Brichet». Les huit membres des anciennes PJ et de la gendarmerie menacent de quitter cette cellule, parce que le 20 décembre précédent, au 10e anniversaire de la disparition, la mère d'Elisabeth avait publiquement émis des critiques. Qui avaient déplu, s'agissant par exemple d'un enquêteur qui, dans une autre affectation, avait fréquenté un café de Bruxelles où on avait déjà vu Michel Nihoul... Mais tout s'arrangeait peu après à la faveur d'une réunion de concertation.

Suspicions diverses

Ensuite, la litanie des pistes se poursuivait. En février 2000, les enquêteurs entendaient un détenu pédophile affirmant à nouveau un rapport entre le rapt et Jean-Marc Houdemont. Sans suite utile. En novembre, on s'interrogeait sur l'éventuelle responsabilité d'un autre pédophile, anglais celui-là, qui détenait des photos dont l'une aurait pu correspondre à Elisabeth. En vain.

Le mois de février 2002 voyait le décès, à la suite d'une longue maladie, du juge Coméliau, qui n'était toutefois plus en charge du dossier après que Mme Dubé lui eut succédé dans la fonction.

Avant-dernier soubresaut d'enquête - avant le rebondissement final - en octobre 2002. Le routier néerlandais Michel Stockx, pédophile, meurtrier et alors détenu à ce titre aux Pays-Bas, était mort accidentellement en septembre de l'année précédente. Or il apparaissait 13 mois plus tard qu'il aurait fait de son vivant des aveux à un tiers, en tant que kidnappeur d'Elisabeth. Mais là aussi, les choses s'étaient dégonflées.

Finalement, un lien supposé avec l'affaire Dutroux revenait au-devant de l'actualité, au début juillet 2003. Me Jean-Maurice Arnould, l'avocat des parents d'Elisabeth, déposait une requête en complément d'enquête pour vérifier si des liens n'existaient pas entre les deux dossiers.

Avisé, le procureur du Roi de Namur étendait d'initiative, par acquit de conscience en l'absence d'éléments concrets, le propos au cas Fourniret. Sans savoir déjà combien le juge, le parquet et les enquêteurs de Dinant allaient lui donner raison un an plus tard. Et quatorze ans après la disparition d'Elisabeth.

© La Libre Belgique 2004