Belgique

récit

Et alors ? Jean-Luc et Celie collectionnaient les coqs, Guy amassait l'huile d'olive et le vin italien, Yves et son épouse, eux, récoltent les petites cuillères.

Il est là, votre Premier ministre, à la sortie d'un petit restaurant italien du vieux Québec, ce samedi par un début d'après-midi froid, cassant, mais ensoleillé. Il s'est enfilé une bière locale et se paie une petite session de tourisme, à pied, SVP !, les limousines rutilantes en seront pour leur frais. C'est l'entracte qu'il s'offre alors qu'il assiste à son premier sommet de la Francophonie. Ne cherchez plus les habits de Premier, les voici. Lui le combattant de la Flandre, lui qui fut portraitisé un soir de juin 2007 avec des lions rugissants en arrière-plan, le voilà représentant de la Belgique francophone en terre canadienne, pardon québécoise. Et ça l'étonne. Et ça l'amuse. Et il se prend au jeu.

Il fait donc quelques pas dans Québec. S'arrête devant une vitrine - au Québec, on prononce : "magasiner". Et en ressort après avoir acheté une petite cuillère ornée de l'écusson québécois. Il s'enquiert des résultats du Standard. "A quelle heure joue-t-il, d'ailleurs, le Standard ?" Puis s'amuse de la ressemblance frappante entre son guide québécois et... le footballeur Charly Musonda - étoile zambienne qui fit les beaux jours du Cercle de Bruges et d'Anderlecht fin des années 80.

Vendredi, 15 h, aéroport militaire de Melsbroek. Yves Leterme est assis dans l'un des quatre fauteuils en cuir bleu du Falcon 900 de la Défense. Seuls le Premier et la famille royale ont la possibilité d'utiliser cet appareil gracieusement - les autres ministres doivent payer. Javier Solana (Union européenne) et Jaap De Hoop Scheffer (Otan) louent de temps à autre ce petit avion. Où le service est cinq étoiles. A bord, les deux stewards proposent l'apéro maison - vodka, shweppes agrumes -, et le Premier s'y essaye avec plaisir. C'est que sa santé va mieux, merci pour lui. Mais où sont ces fameux coups de fatigue pour lesquels on le moquait ? Il dort (très, très) peu. Il a aligné les nuits de négociation, a volé au secours de Fortis, de Dexia, d'Ethias. Et se borne à dire : "Avec Didier, nous avons bien travaillé." Il prend (toujours) quelques médicaments, et parfois les oublie dans la soute. Mais peut compter sur la vigilance de ses proches collaborateurs pour le tirer d'affaire. Là, l'un d'entre eux a une tablette de secours en cabine. "Si je mourais, pouffe Leterme, ça ferait trop plaisir à la presse." Paranoïaque ? Non, disons, méfiant.

Reykjavik, vendredi, 18 h (GMT - 1 h). Le Falcon, en route vers le Canada, a fait un crochet par l'Islande - histoire d'évoquer le sort des épargnants belges pris dans la tourmente Kaupthing. La "guest-house" du Premier ministre islandais Geir Haarde est poussiéreuse, encombrée d'un mobilier rappelant le plus kitsch des années 1950. En compagnie de quelques conseillers, à huis clos, l'Islandais a expliqué aux Belges combien la situation de son pays était catastrophique. Et leur a confié qu'après les Russes, c'était au tour des Iraniens de vouloir voler au secours de l'économie islandaise. L'offre de service a été prudemment repoussée par Reykjavik.

"C'est un peu délicat , concède-t-on dans l'entourage du Premier ministre belge. Nous débarquons ici en Islande pour régler nos petites affaires alors que le château de cartes islandais s'effondre entièrement." "C'est impressionnant, relève pour sa part Leterme. Pensez qu'ici, il y a quelques semaines le PNB par habitant était l'un des plus élevés du monde. De 52000 dollars il est tombé à 27000 dollars. Heureusement, l'Islande est équipée pour affronter le choc énergétique. Mais pour ce qui est de l'alimentation, le choc est rude". Pensif : "ça peut arriver dans n'importe lequel des membres de l'Union européenne".

Montre en main, l'escale islandaise aura tourné dans les 120 minutes. Derrière les vitres du bus qui emmène la délégation vers l'aéroport militaire, la grisaille et la pluie. Au micro, une guide. Elle dit : "J'espère que vous reviendrez en Islande".

Il rejoint le Falcon, s'assied. Puis se laisse aller à son jeu favori. C'est une addiction à laquelle les médecins ne peuvent pas grand-chose. D'ailleurs - soyons de bon compte -, ce malade n'a guère envie d'en guérir. Quand il tourne et retourne la petite mollette sur le côté droit de son Blackberry, les yeux d'Yves Leterme pétillent. Ne lui parlez pas d'Iphone ou d'autres modèles de téléphone mobile : le Premier ministre belge est Blackberry jusqu'au bout des ongles. Et l'a fait savoir au CEO de la firme canadienne à l'occasion de sa visite à Québec. "Je lui ai dit : "Savez-vous la publicité que je fais pour le Blackberry dans mon pays ?".

Québec, vendredi 19h (GMT-6h). Tapis rouge et police montée, fanion belge hissé à l'avant droit de la Chrysler noire. Une (très) courte nuit, une petit-déj au restaurant panoramique de l'hôtel, un contact discret avec Rudy Demotte concernant Ethias, et en route pour ce XIIe sommet de la Francophonie. Il y a Nicolas Sarkozy (deux avions à lui tout seul) en route vers Camp David. Il y a François Fillon (deux avions à lui tout seul) chargé de garder la Francophonie tandis que Sarko a filé rejoindre Bush. Il y a Jean-Pierre Raffarin, venu en "ami du Québec". Il y a l'Algérien Abdelaziz Bouteflikha.

Et il y a Anne-Marie Lizin.

Tailleur rouge. Elle se rue vers le Premier ministre, lui claque la bise. Lui ne se départit pas du flegme qui fait sa marque de fabrique. Et dit (amusé) : "Tiens, Anne-Marie, que faites-vous là ?"

Cette question, voyons !, Anne-Marie est partout chez elle, et encore plus entourée de dizaines de chefs d'Etat et dignitaires africains.

Dimanche, 15h, citadelle de Québec. C'est une Brabançonne aux accents légèrement jazzy qui retentit, jouée par les militaires du 22e Régiment canadien. Le Westhoek chevillé au corps, Yves Leterme profite de ces deux jours québécois pour une cérémonie d'hommage aux soldats canadiens morts derrière l'Yser durant la Première guerre mondiale. Le bourgmestre d'Ypres, Luc Dehaene, est du voyage. C'est que le Premier ministre est membre de son Conseil communal. Discours : "De chez moi, à Ypres, le Canada n'est qu'à quelques kilomètres, dit-il devant un parterre de militaires. De nombreux monuments nous rappellent la bravoure des soldats canadiens et québécois morts pour notre liberté". Et puis, on ne se refait pas, il ajoute : "La conscience linguistique et culturelle des Flamands néerlandophones fut éveillée pendant la Première guerre mondiale, de même pour les Canadiens anglophones et francophones, cette Première guerre mondiale fut une période importante de prise de conscience de leur identité nationale".

Retour au Falcon 900. Et vers Bruxelles. On lui offre l'apéro maison, il ne refuse pas. Il étend ses jambes, conserve ses chaussures, tourne et retourne la petite molette de son Blackberry.

Il n'a pas dormi.

Atterrissage, Melsbroek, 6h. "Allez, bonne journée, M. Leterme" .

Il rit, et répond : "Votre ironie confine au sadisme".

Ce jeudi, il s'envole pour Pékin.