En Erasmus à Liège ? Amaïh !

Pierre Gilissen Publié le - Mis à jour le

Belgique

Reportage

Exercice mental : se mettre dans la peau d'un étudiant anversois qui arriverait pour la première fois au Sart-Tilman. Qu'il traverse Liège via trois tunnels avant d'escalader les collines ardennaises de Tilff, ou qu'il prenne la voie rapide qui monte à l'assaut d'Ougrée au milieu d'usines encore parfois fumantes, le paysage lui dira qu'il est arrivé ailleurs. Et pourtant, pour Marjo Kempenaers, étudiante en Droit de l'Universiteit Antwerpen qui est venue faire sa dernière année (troisième licence) ici à l'Université de Liège en Erasmus Belgica, en haut de la colline, "le campus ressemble très fort à celui de l'UA à Wilrijk. Ici, c'est un peu plus grand et on est encore un peu plus isolé de la ville, d'autant que personne n'utilise le vélo. Mais c'est un peu le même concept."

Après avoir raté sa sélection pour une université française en deuxième candidature, Marjo n'a plus eu le choix qu'entre Salamanque et Liège. "Je parle espagnol et je trouvais plus important d'améliorer mon français. Chez nous, la plupart cherchent à aller en France mais personnellement, après coup, je n'essaierais même plus, parce que le droit, c'est une matière très liée au pays, et ici on fait quand même du droit belge ! Nous sommes les seuls Erasmus à pouvoir suivre les mêmes cours que les francophones. En troisième licence, il faut connaître le droit belge pour pouvoir suivre. Les autres Erasmus font du droit européen ou des cours d'initiation spécialement organisés pour eux." Autre plus d'Erasmus Belgica : pouvoir rentrer chez soi le week-end, quand on est actif dans un mouvement de jeunesse, qu'on travaille le week-end, qu'on prépare une agrégation ou qu'on veut rester proche d'un être cher... Bref, Marjo recommanderait la formule à tout le monde.

Histoire belge

Et pourtant, faire un Erasmus dans son propre pays, à l'étranger, cela pourrait passer pour la dernière histoire belge ! Mais vu de l'intérieur, le fait que l'on ait créé cette possibilité chez nous n'étonnera pas grand monde. Depuis des décennies, les réseaux d'enseignement francophones d'une part et néerlandophones d'autre part vivent des existences séparées, sous des autorités de tutelle différentes. Pour un Flamand, venir faire une partie de son cursus en Wallonie, c'est accomplir un saut presque aussi grand que de partir à l'étranger. En pratique, les Erasmus Belgica, tout en nouant contact avec d'autres Belges, finissent d'ailleurs toujours par se mêler à la communauté des autres Erasmus, ceux qui sont venus de loin.

Erasmus Belgica existe depuis 2004 et permet à des étudiants belges du supérieur de faire une partie de leurs études (entre trois mois et un an) au sein d'une institution d'enseignement de l'autre communauté. L'intérêt pour la formule va croissant mais les chiffres sont encore modestes. En 2005-2006, 214 étudiants francophones avaient choisi de passer tout ou partie de leur année académique dans une Haute Ecole ou une université flamande, et 80 Flamands de le faire dans l'enseignement francophone. A titre de comparaison, un an plus tôt, pas moins de 4 833 étudiants belges étaient en Erasmus "tout court" à l'étranger. Les budgets sont un facteur limitant du côté francophone (il y a plus de candidats que d'élus) mais pas du côté flamand. La différence entre les chiffres flamands et francophones peut notamment s'expliquer par la concurrence asymétrique exercée par les Erasmus classiques. L'alternative c'est la France pour les Flamands, et les Pays-Bas pour les francophones. Le pouvoir d'attraction des pays du Sud et la taille du pays jouent en faveur de la France, alors que la différence d'accent entre le néerlandais de Flandre et celui des Pays-Bas incitera le plus souvent les francophones à ne pas franchir la frontière.

C'est le Fonds Prince Philippe qui est à l'origine du projet Erasmus Belgica. En 2001, les responsables du Fonds se sont rendu compte qu'il existait très peu d'échanges entre Hautes Ecoles et universités des deux communautés. Une étude a rapidement mis en relief un enthousiasme certain des deux côtés pour l'idée d'un Erasmus à l'échelle de la Belgique, et une plate-forme a ensuite réuni les trois ministres de l'Enseignement : ce sont en effet les Communautés qui financent les échanges. Concrètement, c'est la Communauté d'origine de l'étudiant, et non celle de destination qui intervient. Un forfait de 100 euros par mois est prévu pour chaque "Erasmussien", plus 100 euros pour ceux qui ont des frais de logement supplémentaires du fait de leur séjour dans l'autre Communauté. Des montants plutôt modestes mais l'intérêt principal de la formule n'est pas là : auparavant, l'oiseau rare qui émettait le souhait d'aller étudier au Nord ou au Sud du pays devait quasiment s'offrir une année sabbatique, alors que l'étudiant en Erasmus Belgica ne prend, lui, aucun retard par rapport à son cursus normal.

Cité ardente

Contrairement à Marjo, Kristine Hanzen n'a fait qu'un semestre à l'ULg "parce que c'est la dernière année d'études" et qu'il est "plus facile de finaliser son mémoire en étant à Anvers". Mais sur leurs premières impressions wallonnes (Marjo n'avait même jamais mis un pied à Liège), les deux étudiantes sont d'accord.

L'accueil ? Très chaleureux, aussi bien de la part des étudiants que des professeurs. Et puis bien organisé, avec des séances d'information, un système de parrainage par les autres étudiants, et des mails réguliers (deux fois par semaine) pour rester informé de toutes les activités culturelles sur le campus et en ville.

La ville ? Liège n'a rien de la ville "affreuse" qu'on leur avait décrite avant de partir : "Il y a de beaux monuments et elle a la taille idéale : suffisamment petite pour que tout soit accessible, suffisamment grande pour ne jamais s'ennuyer".

La vie étudiante ? La cité ardente n'a pas volé sa réputation de ville où l'on sort haut et fort. Pas de TD comme à Anvers : tout se passe dans les bistrots du Carré, au centre de Liège, où "la grosse ambiance commence après une heure trente du matin et dure jusqu'aux petites heures". Kristine : "A la première guindaille où je suis allée, j'ai ouvert de grands yeux. Je n'avais jamais rien vu de ce niveau à Anvers. Le folklore étudiant et les baptêmes, c'est encore très vivant ici. A Anvers, c'est plus réservé". Mais Marjo trouve que cela va parfois trop loin : "Les étudiants boivent énormément, jusqu'à être malades. Après avoir vomi, ils y retournent, et il y en a même qui en sont fiers, y compris les filles. Je trouve ça un peu exagéré".

Autre ville, autres expériences. A Mons, Karolien, Elke, Kris et Lara ont trouvé la vie étudiante relativement sage, et assez comparable à celle qu'elles connaissaient à Anvers. Elles étudient toutes les quatre les langues appliquées (auparavant on disait traduction-interprétariat) à la Haute Ecole Lessius, ou encore à la Hogeschool Antwerpen, et ont chacune effectué un semestre à l'EII, l'Ecole d'interprètes internationaux, qui dépend de l'Université de Mons-Hainaut, et qu'elles jugent toutes plus dure et plus axée sur la pratique que sa consoeur flamande. Elke : "C'est une école dure. Ils ont presque 30 heures de cours par semaine, contre 20 chez nous. Parfois, ils ont cours de 8h30 à 15h sans avoir le temps de manger". Elle avait le choix entre Mons et Bruxelles et a d'emblée jugé la capitale trop bilingue pour une véritable immersion.

Méridionale ma non troppo

Et ici, des différences culturelles, il y en a. La première, à l'unanimité ? "Les hommes se font la bise !" Et puis, "il y a une mentalité plus méridionale, ici. C'est peut-être typique de Mons, parce qu'il y a beaucoup d'Italiens, mais l'atmosphère est plus nonchalante, moins stressée que chez nous." Pour Karolien, il faut se méfier des généralisations : "A Mons, j'ai trouvé les gens plus ouverts et sympathiques qu'à Anvers, mais j'ai la même impression quand je vais dans le Limbourg, par exemple".

Et puis, sur les différences, il ne faut pas exagérer non plus. Elke et Karolien ont toutes deux séjourné en Italie. Pour la première, "là-bas, il y a un monde de différence. La Wallonie, c'est à deux heures de chez nous, c'est plus accessible. Ici, quand je suis dans un bistrot, c'est un peu pareil que chez moi". La seconde est plus amoureuse de l'italien que du français, mais... "J'étais en Sicile et je n'irais pas vivre là-bas, parce que c'est trop différent. Alors qu'en Wallonie, oui". Marjo : "Quand je dis à des Anversois que j'étudie à Liège, ils disent "Amaïh !" et ils me parlent de criminalité ou de ce genre de choses, alors que tous ceux qui sont venus me voir ici ont fini par trouver que c'était plutôt pas mal".

Tous bilingues ?

Enfin, si toutes les "Erasmussiennes" se disent irritées par le séparatisme, ainsi que par la mauvaise image des Wallons véhiculée par les médias flamands, la question des langues laisse perplexe. Pour Marjo, "il n'y a pas de communication entre les deux parties du pays, et la langue, c'est vraiment un problème. Il y a toujours beaucoup plus de Wallons qui ont peur de parler le néerlandais que l'inverse. Et quand on voit combien ont passé des heures et des heures à apprendre le néerlandais et ne le parlent pas du tout ! En six mois, je n'ai pas rencontré un seul Wallon qui m'ait dit spontanément : "Moi, je parle le néerlandais..."

Publicité clickBoxBanner