Enfants "sans école", entre tristesse et colère

Dorian de Meeûs Publié le - Mis à jour le

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Belgique

LaLibre.be a rencontré plus d’une dizaine de parents et enfants "sans école". Ils sont nos "Invités du samedi". D’abord, pour mettre des visages sur des chiffres, leur donner la parole, comprendre comment ils en sont arrivés à une telle situation, ce qu’ils attendent encore de la ministre Simonet, comment ils vivent et ressentent cela, et puis... savoir ce qu’ils feront le lundi 3 septembre à l’heure de la rentrée des classes ?

A quelques jours du 1er septembre, ils sont là, ensemble, presque soudés, dans une classe d’une école fondamentale de Laeken. L’heure est à l’action, aux derniers espoirs, à la recherche de conseils et de soutien... à de nouvelles perspectives aussi, celles jamais envisagées jusque-là. L’ambiance y est quasi funèbre. Les visages sont tirés par la fatigue, les nuits blanches et l’angoisse de la rentrée qui arrive. Certains ont aussi une colère en eux qu’ils tentent, tant bien que mal, de contenir. D’emblée, des mots envers la ministre Simonet, son cabinet et le cdH qu’on préfère ne pas retranscrire, la ministre n’ayant pas souhaité y répondre, faute de temps. Ce qui frappe ici, c’est la mixité sociale. On est à l’opposé de l’image répandue que les enfants "sans école" sont tous des petits bourgeois privilégiés de la périphérie nord de Bruxelles.

"Ras-le-bol, je vais mettre mon enfant en Flamand"

La ministre évoquait un combat "d’arrière-garde" il y a quelques semaines, lorsque deux élus locaux ont claqué la porte de son parti à cause de l’impact de ce décret en périphérie. Dans cette salle de classe, le combat semble – au contraire – prendre racine auprès de parents qui souhaitent profondément pouvoir "choisir" l’enseignement le plus adapté à leurs enfants.

Le débat est lancé. Une maman prend la parole: "On est sur liste d’attente dans 6 écoles différentes. Notre erreur ? Avoir voulu mettre notre enfant dans la même école que ses frères et sœurs. On s’est fait piéger par le calcul des indices et critères. On habite Boitsfort, mais on devra finalement opter pour une école de Basse-Wavre." Un autre parent enchaîne : "Ras-le-bol, je vais mettre mon enfant en Flamand. Pas d’autre solution ! Je tenterai de l’inscrire à nouveau en 2ème dans une école de notre choix."

Semblant complètement démoralisé, le papa de Simon explique : "J’habite Anderlecht et la meilleure position pour mon fils sur les listes d’attente, c’est la 41ème place dans la 5ème école de son choix. Alors, qu’ils ne viennent pas dire qu’il n’y a pas d’enfant sans école ! On hésite entre l’enseignement néerlandophone et des cours par correspondance pendant 2 ans". Même conclusion pour son voisin : "On opte aussi pour le Flamand... avant de retenter notre chance."

La maman de Lisa nous raconte comment sa fille de 11 ans vit ses derniers jours de vacances sans perspectives de rentrée : "Lisa a toujours bien travaillé, avec plus de 90% partout. Elle adorerait l’école et était très en colère de ne pas avoir d’inscription. Mais après la colère, elle a fini par me dire : ‘Je m’en fiche, je n’ai pas d’école. Je n’irai donc pas à l’école !'"

"On est totalement décrédibilisé auprès de nos enfants"

La maman de Lisa enchaîne : "Leurs copines ont parfois plus de chance, on est dès lors totalement décrédibilisé auprès de nos enfants qui ne comprennent pas pourquoi nous ne sommes pas parvenus à obtenir la même école que leurs copains. C’est un sentiment d’impuissance qui m’attriste beaucoup, d’autant que je ne sais pas comment l’expliquer à mes enfants. Peut-on encore dire à ses enfants de bien étudier à l’école pour avoir un avenir dans la vie ?" Présente à ses côtés, une autre jeune fille, Jasmine (11 ans) précise qu’elle trouve "chouette que maman se batte pour moi et pour mon école". La jeune Caroline, qui vient d’envoyer une lettre à la Ministre Simonet, ajoute : « c’est vraiment triste de ne pas pouvoir aller dans l’école que je veux. Dans ma classe, 8 enfants sur 24 n’ont pas encore d’école."

"S’il le faut vraiment, elle ira à… l’orphelinat !"

Une mère de famille nous explique qu’elle a finalement décidé d’envoyer son enfant dans un pensionnat : "Ce n’est pourtant pas du tout l’idée que je me fais de l’organisation de ma famille. Je préfère les repas ensemble, le suivi quotidien des devoirs et des leçons,... Ce décret bafoue la cellule familiale. Je refuse que mon enfant devienne un pupille de l’Etat. Pour nous, la seule solution était pourtant l’orphelinat... euh, pardon, le pensionnat". Un lapsus pour le moins révélateur pour cette maman qui a le sentiment d’être dépossédée de son enfant et regrette que la "pédagogie ait été retirée de l’enseignement".

Jeu de chaise musicale ou poker menteur ?

Autre cas de figure, une mère de famille laisse sa fille dans une école officielle réputée alors qu’elle est persuadée que ce n’est pas l’école qui convient le mieux à son enfant. "Mais voilà, vu que c’est une très bonne école, je crains de m’inscrire ailleurs et de finalement y perdre ma place prioritaire… pour me retrouver sans école. C’est un jeu de chaise musicale, auquel je ne veux pas prendre de risque." Dans la même logique de jeux de risques et de hasard, un père de famille indique avoir eu une place "en ordre utile" en 2011 sur l’école de son 7ème choix. Il a fait retirer cette école de sa liste, ce qui a dopé son classement. "C’était clairement un coup de poker, et j’ai gagné, car décroché l’école du premier choix",précise-t-il.

La faute aux parents ?

Le cabinet Simonet indique aux parents qu’ils sont responsables si leurs enfants n’ont pas d’école, car il reste des places à Bruxelles. De quoi faire monter au plafond les premiers concernés, qui affirment avoir consacré d’innombrables journées à visiter des écoles afin d’établir leur liste de préférences : "C’est scandaleux, c’est du nivellement vers le bas, car les écoles restantes ne sont pas de bonnes écoles à nos yeux. Exemple, certaines ne proposent pas de section générale au second et troisième degré. Ce ne sont d’ailleurs pas des écoles de mixité sociale. On nous reproche de vouloir mettre nos enfants dans écoles qui conviennent le mieux à l'enfant. Quoi de plus normal. C’est tout l’enseignement qu’il faut redresser, et surtout pas tirer les écoles d’excellence vers le bas."

Quand la Ciri se moque des parents

Dans un coin de la classe, on notera la présence de Michel Parys. Ancien membre de la Ciri, où il représentait les parents des écoles libres, il accuse : "L’intérêt de l’enfant, le cabinet Simonet s’en moque, tout comme de l’organisation familiale des uns et des autres. A la Ciri, des membres riaient ouvertement et franchement des lettres émouvantes que certains parents nous envoyaient. Parfois, les demandes étaient liées à des problèmes de santé d’un parent ou enfant. Ils ont bradé l’enseignement pour imposer une logique communiste et opaque."

Ces parents ne sont pas juste là pour échanger leurs états d’âmes et inquiétudes, ils veulent aussi "passer à l’acte". Des actions ponctuelles et médiatisées disent-ils. Ainsi, l’on apprendra qu’ils ont bien l’intention d’interpeller la ministre sans rendez-vous, sans protocole. A ces actions ponctuelles de mécontentement, s’ajoute la diffusion d’une pétition. Leur objectif est intact : faire supprimer ce décret.

Cet article fait partie d’un reportage en 3 parties :

1. La situation actuelle du décret inscription : Le nombre d’enfants sans école s’est envolé de 73% en seulement 3 ans

2. Rencontres avec directeurs d’écoles de tout réseaux : Un préfet bruxellois : « Nos écoles sont devenues des garderies, rien de plus ! »

3. Témoignages de parents et enfants « sans école » : entre tristesse et colère

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