Belgique

Evocation

Lors de la dernière édition du Concours Reine Elisabeth, consacré au chant, la reine Fabiola a reçu une "standing ovation" tant sur la scène que dans les rangs du public. Il faut dire qu'à l'instar des lauréats de la célèbre épreuve musicale, elle a, une fois de plus, fait un sans-faute, ayant pour ainsi dire assisté à la quasi-totalité de la session finale et apporté son soutien à tous les candidats d'où qu'ils vinssent. Sans jamais donner l'impression de s'en lasser. Et cela jusqu'à des heures plus très catholiques! En ce sens, elle a parfaitement repris le flambeau de la famille royale dans un événement culturel dont personne n'a pu à ce jour contester la sereine belgitude, ni réclamer la scission... Mieux, c'est grâce à elle que le Concours ne classe plus que les six premiers lauréats. Car à ses yeux, tous les finalistes méritent d'être mis en exergue et il n'est point nécessaire de départager davantage ceux qui ont atteint le "nirvana" des épreuves finales! Une performance remarquable car le sablier du temps ne cesse de s'égréner pour celle qui depuis la mort du roi Baudouin poursuit à sa manière son engagement au service de son pays d'adoption.

Car, s'il est exact que l'on voit moins la reine Fabiola aujourd'hui, elle ne s'est pas pour autant retirée de la scène nationale comme d'aucuns l'avaient imaginé après le décès de son époux, le 31 juillet 1993. En fait, la reine Fabiola a tiré les conclusions de sa position dès le 9 août de cette année-là lorsque le prince Albert et la princesse Paola ont accédé à la magistrature suprême de l'Etat belge. Pas question pour la cinquième reine des Belges de jouer la "belle-mère" mais pas davantage question non plus de quitter l'environnement royal. On ne prête qu'aux "royals": là, où la presse populaire envoya jadis le roi Baudouin à la Trappe, avec ou sans majuscule, Fabiola, tout en ne renonçant en rien à ses fortes convictions religieuses, n'a pas choisi de se retirer dans un couvent - elle est bien trop sociable et a besoin de parler tout le temps, nous souffle-t-on! - ni de rentrer sur sa terre natale mais plutôt de poursuivre à sa manière ses engagements depuis son arrivée chez nous en 1960. Mais de manière infiniment discrète. Normal: à ses yeux, il n'y a pas de place pour deux Reines en Belgique. C'est ce qui l'avait déjà amenée voici cinq ans, lors de son 75e anniversaire à refuser les trop grandes mises en lumière.

Rebelote pour la célébration de ses 80 ans: elle a accepté de souffler les bougies de son gâteau d'anniversaire en présence des membres de la famille royale et de ses collaborateurs mais surtout pas question de se livrer à des interviews! Pourtant, la reine Fabiola est aussi celle qui avait assumé jadis le plus de prestations télévisuelles ou radiophoniques. Y compris en néerlandais... Les moins jeunes de nos lecteurs ont peut-être encore à l'esprit l'interview qu'elle avait donnée à Lutgart Simoens, une voix et une présence de la BRT qui n'avait pas encore de V et dont la "vox populi" avait fait "l'ange de la Flandre". Au lendemain de son mariage avec le roi Baudouin, Fabiola avait très spontanément remercié la population belge pour toutes ses attentions. Elle devait prendre son rôle très à coeur. Mieux, tout en connaissant les limites constitutionnelles de sa fonction, elle devint la confidente d'une Nation dont les soubresauts institutionnels et coloniaux la marquèrent dès les premiers mois.

Pour cause: le début des années soixante sonna l'entame d'un processus de fédéralisation qui n'est pas fini, loin s'en faut mais en même temps le glas de l'aventure africaine des Belges. Le pays sortait des très agitées années cinquante. Le trône avait vacillé et d'aucuns attendaient au tournant le jeune roi Baudouin d'autant plus que son père et sa belle-mère n'avaient pas quitté le Palais. C'en devenait même gênant. Ainsi le premier ministre Pholien avait rapporté combien le jeune souverain cultivait une piété filiale un peu dérangeante, s'exécutant au quart de tour lorsqu'il fallait à la demande de la princesse Lilian aller lui chercher un cendrier!

La Belgique des clivages philosophiques, de ceux "qui croient au ciel" et de ceux "qui n'y croient pas" venait certes de conclure un pacte scolaire mais c'était après de terribles affrontements où l'on avait même vu le ministre socialiste de l'Intérieur Pierre Vermeylen imposer la censure à l'INR. Certes 1958 fut aussi une année radieuse avec l'Exposition internationale qui draîna 42 millions de visiteurs mais en même temps l'aventure du Congo belge se heurta de front à l'émancipation des non-alignés. Bref, il y avait de la déprime dans l'air.

D'aucuns se faisaient aussi du mouron sur ce jeune Roi qui n'avait toujours pas d'épouse. Et on en venait à imaginer qu'il se retire puisqu'il ne semblait pas vouloir tourner la page de la Question royale. Puis, heureuse surprise, à l'heure du déjeuner le vendredi 16 septembre 1960, les auditeurs de la radio nationale eurent la surprise d'entendre le Premier ministre Gaston Eyskens leur dire sa "joie profonde de pouvoir annoncer au pays l'heureuse nouvelle des fiançailles de S.M le Roi avec Dona Fabiola de Mora y Aragon, fille de feu Don Gonzalo de Mora y Fernandez, comte de Mora, marquis de Casa Riera et de Dona Blanca d'Aragon". Ce fut un choc pour les Belges en plein "dîner" mais ils avaient bien entendu: le Roi allait, enfin, imiter son frère qui en juillet de l'année précédente avait épousé la divinement jolie Paola Ruffo di Calabria...

Comment était la promise de Baudouin? Il ne leur fallut dormir qu'une fois pour le savoir car le lendemain, face à la presse belge et internationale, Baudouin présentait sa future épouse au pays et à ses... parents car il ne s'en était pas vraiment ouvert à Léopold III et à Lilian, ce qui a peut-être contribué à une incompréhension qui perdura jusqu'à l'entame du XXIesiècle. Quelques grincheux redoutaient aussi des accordailles poussées avec le général Franco avec Fabiola comme poisson-pilote! Mais l'heure n'était pas au constat de ces (petites) tensions; l'important était que la Belgique allait de nouveau avoir une Reine. Et alors que l'on pensait qu'elle viendrait d'une des grandes familles royales ou princières d'Europe, plus particulièrement du nord du continent, elle vint d'Espagne. Les Bruxellois purent découvrir la future souveraine dès le 24 septembre. Il y a des gestes qui ne trompent pas: certains avaient encore à l'esprit la manière très détendue de la reine Astrid de se mêler à la foule avec ses enfants; voilà que Baudouin et Fabiola en faisaient autant! Il est vrai que la voiture qui les emmenait était tombée en panne! Et en attendant qu'une autre limousine prenne le relais, les fiancés s'étaient spontanément avancés vers la foule. La famille royale belge étrennait un nouveau ton, une nouvelle manière de se présenter à l'extérieur.

A l'époque l'on ne savait forcément pas que le futur cardinal Suenens avait joué un rôle essentiel dans le rapprochement entre Baudouin et Fabiola avec dans le rôle de la médiatrice Veronica O' Brien, une sacrée Irlandaise qui alliait les dons de la diplomatie et des charismes de l'Esprit.

A la fin de sa vie, le prélat tint absolument à coucher sur papier le récit de ces rencontres bien qu'il en avait été dissuadé par la hiérarchie ecclésiale belge. Mais Léon-Joseph Suenens avait passé outre les conseils qu'on lui avait prodigués et le livre "Le roi Baudouin, une vie qui nous parle" était pratiquement prêt à être diffusé. Dans les deux langues nationales de surcroît. Etait-ce heureux d'en faire état? Le débat n'a jamais été clos, d'aucuns au sommet de l'Eglise estimant que cela relevait de la sphère la plus intime du couple royal, là où d'autres, au contraire, réclamèrent plus de transparence sur les relations entre l'Eglise et l'Etat. Toujours est-il que Baudouin et Fabiola s'apprécièrent de plus en plus et sous le regard bienveillant de la Vierge de Lourdes, ils se jurèrent une fidélité absolue dans un apostolat commun, non pas au service du Christ mais de tous les Belges.

Un tutoiement sincère

Le 15 décembre 1960, ils scellèrent leur union à Bruxelles et en Eurovision. Nouvelle surprise: les jeunes époux abandonnaient le vouvoiement solennel pour un tutoiement sincère lors de l'échange des consentements. Fabiola avait définitivement conquis là le coeur des Belges.

Issue d'une famille aristocratique très honorablement connue, Fabiola de Mora y Aragon qui était née à Madrid le 11 juin 1928 y avait vécu une petite enfance heureuse. Mais ce bonheur fut remis en question après la prise de pouvoir des républicains. Tout naturellement acquis au roi Alphonse XIII, ses proches s'exilèrent dans le sillage du Roi, s'installant à Paris et à Biarritz ou encore à Lausanne. Leurs liens étaient si étroits que la reine Victoria-Eugénie était la marraine de Fabiola. Rentrée en Espagne après l'installation du général Franco, la famille avait toujours nourri l'espoir que le Roi remonte sur le trône.

Eduquée à respecter l'autre, Fabiola décida de mener des études d'infirmière. Elle devait exercer ses talents dans un hôpital militaire ainsi que dans les quartiers défavorisés de la capitale espagnole. Mais la jeune femme avait aussi la fibre artistique se partageant entre la guitare et le piano, la peinture et le dessin. Elle aurait aussi pu embrasser une carrière littéraire: peu avant qu'elle ne débarque dans le coeur des Belges, elle avait écrit un livre de contes pour enfants qui allait être traduit dans nos deux langues nationales. "Les douze contes merveilleux de la reine Fabiola" allaient participer à son intégration en Belgique.

D'autant plus que les citoyens du Nord s'aperçurent qu'elle avait le don des langues, y compris de l'"algemeen beschaafd nederlands"...

Une vie consacrée à tous les enfants belges

La reine avait tout pour être heureuse en Belgique? Oui, s'il avait été accompagné de la joie d'avoir des enfants... Mais ce bonheur lui fut refusé. Il devint aussi évident que la santé de la Reine ne pouvait être mise en péril. C'est pourquoi Baudouin et Fabiola se plièrent aux coups du destin et aux conseils de la Faculté. Dès ce jour triste, dans leur éternelle complicité, "Bau" et "Darling" comme ils s'interpellaient affectueusement, décidèrent de se vouer corps et âme à tous les enfants belges. Et à tous les enfants tout court... Le roi Baudouin devait d'ailleurs le confirmer le 19 mai 1979 lors d'une exceptionnelle "journée des enfants" au château de Laeken. Il ne s'adressait pas au monde politique ni à l'univers des grands mais directement aux plus jeunes... Sous le regard bienveillant et approbateur de la reine Fabiola, il leur avait dit: "Vous savez que nous n'avons pas d'enfants. Longtemps nous nous sommes interrogés sur le sens de cette souffrance. Peu à peu nous avons compris qu'en n'ayant pas d'enfants à nous, notre coeur était plus libre pour aimer les enfants, absolument tous"... Les observateurs prirent note de la fin de cette profession de foi mais fort peu, s'en sont souvenus en mars 1990 lorsqu'invoquant le droit à l'objection de conscience, le Roi avait refusé de signer la loi sur l'avortement parce qu'elle ne respectait pas les droits des enfants à naître...

Jusqu'à ce jour, l'on s'est demandé si le Roi parlait en son nom. Ne s'était-il pas laissé influencer par la Reine comme l'affirmèrent André Cools et François Perin? Oui, certes, la reine Fabiola avait aussi cette conviction, notamment au nom de sa foi mais en l'occurence, la décision finale fut prise par le Roi en son âme et conscience comme pourrait en témoigner le cardinal Danneels. L'occasion de dégonfler une autre baudruche qui revient bon an mal an comme le Beaujolais nouveau le troisième jeudi de novembre: la Reine est une catholique convaincue mais ce serait lui faire injure de voir sa main derrière des décisions de son royal époux. C'était mal connaître le roi Baudouin très attaché à ses prérogatives et à sa fonction.

Mais le choeur des contestataires de reprendre: "Opus, Opus, Opus Dei"... comme la famille de Mora y Aragon... Là encore, on ne prête qu'aux riches: la Reine n'a jamais adhéré au mouvement de Josemaria Escriva de Balaguer mais c'est une croyante qui renforce sa foi au contact de tous les catholiques comme de tous les croyants en général. Donc aussi à l'aise chez les charismatiques que dans les Conférences de Saint Vincent de Paul, auprès des militantes de Vie féminine que chez les membres de l'Ordre de Malte. Le tout mâtiné d'une piété et d'une religiosité très ibériques mais elle s'adapte à toutes les assemblées! Il fallait voir avec quel enthousiasme elle a participé jour après jour pendant une semaine à Bruxelles Toussaint 2006, notamment lorsqu'il s'agissait de rencontrer des croyants d'autres horizons spirituels. Et ce à titre privé. Entendez: assise certes au premier rang de la basilique de Koekelberg mais sur une chaise de simple croyante...

Autre mythe à la dent dure: la reine Fabiola est forcément très stricte, rigoureuse et donc peu portée à des manifestations d'enthousiasme peu protocolaires. Ce fut pourtant bien elle qu'on avait vue communier physiquement avec les jeunes lors de la prestation d'un groupe limbourgeois un brin "pété" dans les serres de Laeken, esquissant de peu royaux pas de danse au grand étonnement d'hommes politiques nettement plus coincés.

Et lorsque lors d'un congrès mondial des femmes rurales, on l'a vue débarquer en baskets, elle avait voulu montrer que sous la soi-disant rigide Reine se terrait un femme bien de son temps... De manière moins voyante, on l'a aussi vue réconforter des malades du sida afin de leur apporter un peu de chaleur humaine... Pas pour faire de l'esbroufe mais par réelle sympathie, plus que par compassion. Comme une Reine de coeur...