Belgique

Même s'il affichait la mine bronzée d'un skieur heureux, le ministre de l'Intérieur, Patrick Dewael (VLD), a fait plutôt pâle figure, hier après-midi en commissions réunies de l'Intérieur et de la Justice face à des parlementaires déchaînés qui exigeaient que toute la lumière soit faite dans l'affaire Fehriye Erdal, du nom de cette militante d'extrême gauche turque, condamnée à 4 ans de prison ferme par le tribunal correctionnel de Bruges, le 28 février dernier, et qui s'est fait la belle à la veille de son jugement.

Dès lors, les parlementaires de l'opposition, (MM. Van Parys, CD&V, Wathelet, CDH, et le Belang) ont posé une avalanche de questions aux deux ministres responsables: à celui de l'Intérieur, qui a été mis sur la sellette vu son manque de réaction face aux informations alarmistes qui lui étaient fournies, mais aussi Laurette Onkelinx (Justice) qui exerce la tutelle sur la Sûreté de l'Etat:

- pourquoi avoir admis que Fehriye Erdal choisisse comme lieu de résidence surveillée la maison (située rue Stevin à Bruxelles) qui abritait précisément le DHKP-C, l'organisation terroriste dont elle était membre et qui a, plus que vraisemblablement, organisé sa fuite? Un lieu de résidence d'autant plus étonnant que c'est de là qu'était partie la revendication d'un attentat meurtrier commis le 24 juin 2004 à Istambul;

- pourquoi ne pas avoir tenu compte des trois avertissements fournis mi-février par la Sûreté de l'Etat, aux ministres responsables, selon lesquels Mme Erdal était susceptible de s'évader avant son jugement? Elle aurait pu faire l'objet d'une procédure de mise à la disposition du gouvernement par le ministre de l'Intérieur comme l'y autorise l'article 52 bis de la loi sur les étrangers?

- pourquoi, compte tenu de ces avertissements, avoir confié sa surveillance à la Sûreté de l'Etat qui n'a aucun pouvoir de police et ne pouvait donc procéder à son arrestation même si les agents de la Sûreté constataient qu'elle leur échappait?

Pas de base légale

Le principal argument des deux ministres a été d'affirmer qu'ils ne disposaient d'aucune base légale, avant le prononcé du jugement, pour arrêter Fehriye Erdal et l'empêcher de fuir. Elle avait été arrêtée en Belgique le 27 septembre 1999 parce que l'on avait découvert dans son appartement de Knokke, qui avait pris feu, un arsenal imposant d'armes, de détonateurs, etc. Mais quelques mois plus tard, la chambre du conseil avait levé son mandat d'arrêt à condition qu'elle verse une caution (2500 euros) et qu'elle assiste à chaque devoir d'enquête. Ce qu'elle fit gentiment pendant trois mois. Dès lors, les conditions à sa libération n'avaient pas été prolongées et elle était en liberté sur notre territoire, avec un statut de demandeuse d'asile. Mais sous la pression de la Turquie, qui avait introduit trois demandes d'extradition, le précédent ministre de l'Intérieur, Antoine Duquesne, avait assigné Mme Erdal à résidence dans un lieu qui, à l'époque, était tenu secret... mais qui se révéla être le siège du DHKP-C, le Front révolutionnaire de libération du peuple, une organisation à présent reconnue comme étant terroriste. Mais, aux dires des ministres, cela n'était pas connu en l'an 2000.

Néanmoins, son lieu de résidence fit l'objet d'une surveillance rapprochée par caméra et pendant 6 ans, la Sûreté a dûment informé la police de chaque sortie de Mme Erdal, sorties souvent motivées pour raisons médicales.

Le procès de Fehriye Erdal a eu lieu en novembre dernier au tribunal correctionnel de Bruges. L'ordonnance de prises de corps, a précisé Laurette Onkelinx, la privant de sa liberté avant le jugement, n'a pu être décidée, la mesure étant spécifique à la cour d'assises.

Etat policier

Mme Onkelinx et M. Dewael ont tous deux reconnu avoir été informés, le 17 février dernier, d'une possible fuite de Fehriye Erdal. Mais pour le ministre de l'Intérieur, il ne s'agissait que d'une hypothèse, non d'une certitude. Toutefois, la surveillance a été accentuée puisque 32 personnes (huit équipes de 4 personnes) se relayaient pour exercer la filature nécéssaire jusqu'à ce que le 27 février dernier, vers 19 heures, ils n'avertissent leur supérieur qu'ils avaient perdu sa trace. Mais pour Patrck Dewael, aucune législation ne permettait son arrestation préalable, même pas l'article 52 bis de la loi sur les étrangers. Ce que conteste vivement Tony Van Parys (CD&V) qui n'hésite pas à affirmer que c'est la Belgique qui a organisé elle-même l'évasion de Mme Erdal car elle ne savait pas comment répondre à la demande d'extradition de Fehriye Erdal formulée par la Turquie...

L'opposition a demandé la démission des deux ministres. La majorité, en revanche, les soutiendra.

© La Libre Belgique 2006