Belgique Portrait

Avec François Houtart, ce n’est pas quelque trop obscur surveillant d’internat qu’éclabousse cette fois le pathétique feuilleton liant des clercs et religieux à des forfaits de pédophilie. Mais une figure majeure, sinon de l’Eglise dans l’acception la plus institutionnelle du terme, sûrement du monde chrétien. Et si les révélations du jour ne doivent pas décrédibiliser le combat qui est le sien depuis des dizaines d’années, même avec ses équivoques et excès, pour plus de solidarité et de justice de par le monde, l’épisode viendra fendiller, voire briser chez d’aucuns, une icône de l’engagement social.

Un engagement typique d’une génération ecclésiale dont des membres significatifs auront dû opérer bien des ruptures, d’abord avec eux-mêmes et leur humus socioculturel

Cet aîné de 14 enfants naît à Bruxelles en 1925. Un grand-père, Henry Carton de Wiart, a été Premier ministre catholique. Son père, homme d’affaires actif, arrête son rêve d’ado : devenir missionnaire. Il n’entre pas moins au séminaire de Malines. Puis, dans la Résistance. Ordonné prêtre en 1949, il entame des études politiques et sociales. Docteur en sociologie de l’UCL, il y enseignera jusqu’en 1990, non sans frottements réguliers, notamment avec Rome. Entre-temps, c’est dans la Jeunesse ouvrière chrétienne qu’il a initié son engagement; et qu’il vivra son coup de foudre pour l’Amérique latine lorsque Joseph Cardijn, en 1953, l’enverra à un congrès de la Joc à La Havane.

Il entame son gros œuvre sur le continent, qui sera utilisé tant au concile Vatican II (dont il sera expert) qu’aux développements de ce qui deviendra la théologie de la libération, auprès d’un Gutierrez ou d’un Torres (dont il tentera en vain, plus tard, d’éviter l’entrée dans le maquis avec la guérilla colombienne). Après un centre de recherche socioreligieuse, il fonde le Cetri en 1976, en plein exode à Louvain-la-Neuve : un "Centre tricontinental" de documentation, publications ("Alternatives Sud") et sensibilisation sur les relations Nord-Sud; ou, si l’on préfère, sur l’impérialisme occidental.

Son engagement comme son analyse sur les questions du développement, il les nourrit à deux sources dont il veut très vite démontrer qu’elles ne sont pas incompatibles. L’Evangile, d’abord comme ferment d’émancipation collective; et le marxisme, surtout comme projet social d’égalité. Dont il endosse sans peine les dérives communistes en renvoyant à d’autres dévoiements : "L’idéal socialiste n’est pas mort avec l’Union soviétique. Comme ce n’est pas parce que le catholicisme a débouché sur l’Inquisition que l’Evangile est mort."

François Houtart n’a pas fini d’élargir son périmètre. A la mondialisation qui prend corps, il compte fort parmi ceux qui lui forgent une alternative. Car des initiatives sociales, culturelles, économiques foisonnent; le tout est de tenter de les fédérer. Voici venir les forums sociaux, lorsque Porto Alegre fait un pied de nez moqueur aux rendez-vous huppés de Davos.

La reconnaissance internationale suit. Le "chanoine rouge" de longue date devient "pape de l’altermondialisme". Après avoir présidé telle Ligue internationale pour le droit des peuples, il reçoit en 2009 le prix de l’Unesco pour la promotion de la tolérance et de la non-violence. Jusqu’à ce comité de candidature au Nobel de la Paix qui paradoxalement précipitera la mise au jour de son irrecevabilité.

Certes, ce révolutionnaire caché en sage, tour à tour modeste ou rusé, calme ou espiègle, n’est pas un homme de demi-mesures. On lui reproche ses proximités constantes avec le régime castriste; on dénonça ses contacts avec l’Académie des sciences de Moscou en pleine guerre froide. Il salua les débuts du régime Pol Pot à Phnom Penh (ces colonnes s’en sont fait récemment l’écho polémique); il garda ses contacts au plus loin avec le Front sandiniste du Nicaragua. Mais il n’a guère cure des critiques et flottements : "Le problème des chrétiens, c’est de croire que les révolutions sont faites par des anges. Ce n’est pas le cas. Le tout, c’est de choisir ses ambiguïtés. Pour ma part, j’ai choisi celles des pauvres."

Et il repart au combat. Contre les agrocarburants. Ou contre Michel Camdessus, l’ancien directeur général du FMI, quand l’Institut catholique de Paris a l’idée d’en faire un docteur honoris causa. Il repart, infatigable.

Enfin, infatigable Peut-être aujourd’hui un sentiment d’extrême lassitude l’a-t-il envahi, à la pensée morfondante que si la violence transpire dans toutes les strates de la société inégalitaire, elle peut aussi s’insinuer dans des faiblesses et turpitudes de notre pauvre petite condition humaine.