Belgique

Le ciel est si bas et si gris en cette fin de matinée qu'entre les gouttes, on a eu un peu de peine à trouver le Cercle royal artistique et littéraire - in't Frans in de tekst - de Gand.

Mais par bonheur, le canal - en fait la Lys - ne s'est ni perdu, ni pendu comme dans la chanson de Brel... et voilà que s'offre à nous le superbe bâtiment de la Recollettenlei, haut-lieu mais certainement pas citadelle retranchée de la francophonie flamande. Les francophones de Flandre existent encore, nous les avons rencontrés dans ce bel hôtel de maître érigé par la famille de Ghellinck. Il remonte non point au XVIIIe mais en 1862, malgré les apparences "classiques" du lieu...

Sus aux clichés stupides, aux caricatures mortifères, si une toute petite minorité dans ses rangs cultive encore la nostalgie de l'omniprésence de la langue de Voltaire dans le paysage quotidien sur le soi-disant "heilige Vlaamse grond", la grande, l'écrasante majorité des membres du Cercle que nous avons rencontrés sont bien conscients que ce temps-là a vécu.

Deux ateliers francophones

Et ils vivent sans complexes leur double appartenance culturelle : chez le boulanger, au supermarché, dans la rue lorsqu'on les interpelle, ils pratiquent un néerlandais des plus usuels, presque sans accent mais lorsqu'ils se retrouvent souvent en couple au Cercle de la Recollettenlei ou entre messieurs à la Concorde, voire entre frères-maçons dans au moins deux de leurs ateliers dans la ville des stropdragers, rien ne les empêche de penser et de parler la langue de Voltaire et de Condorcet.

Un signe des temps sans nul doute décisif : leurs propres enfants ont déjà opté pour le bilinguisme mais leurs petits-enfants sont encore plus résolument bilingues et plus avec beaucoup d'affinités.

En fait, si un grand nombre d'entre eux sont partis étudier et souvent s'installer à Bruxelles, les autres n'ont pas ou plus... le moindre problème de rejoindre les vlaamse "golden boys" de la nouvelle économie, d'autant plus que ceux-ci sont des anglophones émérites.

On l'aura compris : il est loin le temps où le châtelain, le notaire, le médecin, les notables, quoi..., faisaient montre d'une supériorité et d'une arrogance qui ne pouvaient que choquer et conforter dans leur rejet du francophone, ceux qui avaient grandi avec la bonne parole des (petits) vicaires flamingants et les "schoolmeesters" qui ne l'étaient pas moins.

Résultat ? La présence francophone s'est privatisée, contrainte et forcée. Comme l'explique l'écrivain Nicole Verschoore - qui fait la joie des abonnés de la Revue Générale avec ses chroniques de Flandre : "depuis plus de 20 ans, la peur de l'invasion du français est devenue totalement sans fondement... et cela fait 20 ans que les Communautés auraient dû signer des accords culturels. Malheureusement, le monde politique ne connaît pas la réalité du quotidien et se laisse influencer par ce qu'ils croit être l'opinion publique mais qui n'est que le reflet de ce que pense une presse toujours extrême et en quête de sensationnalisme. Ajoutons à cela que le problème BHV, très éloigné des réalités des provinces flamandes, retarde toute entente cordiale"...

Jusqu'il y a 15 ans, les francophones gantois disposaient encore de locaux de la ville pour certaines de leurs activités comme "Exploration du monde" mais sous la pression des extrémistes, du TAK et du VMO puis du Vlaams Blok mué en Belang, l'activité dut être interrompue puisqu'il n'était pas permis d'aider des activités culturelles en français.

Adieu aussi, les fameux Galas Karsenty. Aujourd'hui, s'inspirant de Lagardère, les francophones gantois ne voyant plus venir le théâtre à eux vont à sa rencontre, notamment à Bruxelles.

Tout est-il pour autant sombre pour les francophones ? A quelques rares exceptions près, ce n'est pas l'impression qu'on a eue en franchissant la belle double porte du CRAL qui abrite aussi l'Institut des Hautes études...

Ici et en quelques autres lieux gantois, se développe encore une vie culturelle de qualité, parsemée de conférences, de concerts, de rencontres théâtrales. Avec des grands noms de chez nous mais aussi de France et d'ailleurs.

De quoi satisfaire les quelque 560 membres du Cercle royal. Ils sont Gantois, bien sûr, mais ils viennent aussi de Renaix et de Courtrai, de la côte et de Bruges mais aussi d'Anvers et de Bruxelles. Et on compte même des Français de France picarde parmi les habitués.

Une obligation : comme pour un club privé, ils sont toujours priés d'avoir leur carte de membre sur eux mais cela ne semble pas refréner leur ardeur. Ce midi, au déjeuner-causerie où, souci de démocratisation oblige, on peut opter pour un sandwich comme pour un plateau plus robuste, ils joindront d'ailleurs encore l'utile à l'agréable. L'invité a pour nom Christophe Lambert. Ce n'est ni l'acteur, ni l'écrivain, mais un jeune reporter- journaliste gantois... flamand mais dont le français devrait faire pâlir plus d'un ministre... wallon baragouinant le néerlandais. L'homme s'est tellement épris de l'Asie qu'il a parcourue pendant 10 ans qu'il a décidé de lancer des projets de développement en Inde dont la création d'un orphelinat. Voilà qu'il est question d'implanter un hôpital. Powerpoint à l'appui, il passionne l'assemblée qui a promis de le soutenir. La présidente Helga "Minouche" Yvergneaux confirme : "ce genre de rencontre fait la joie de nos membres qui viennent aussi entretenir leur forme en participant au club de bridge mais aussi aux initiations à l'informatique. Il y a aussi les assidus des voyages... Point commun : nous voulons défendre notre patrimoine de manière très ouverte - nous avons d'ailleurs aussi des membres flamands, dont des professeurs d'université... Un patrimoine où figurent un Emile Verhaeren, un Georges Rodenbach, bien d'autres eux aussi chantres d'une Flandre que nous aimons"...

Une analyse très... flamande

Une vision ouverte qui n'a plus rien de "fransquillon" ? "Mais, les francophones savent parfaitement aujourd'hui qu'ils n'ont aucun intérêt à se réduire à une caste..." commente la présidente.

Les temps ont bien changé depuis que Gand avait à sa tête des bourgmestres francophones comme Charles de Kerckhove ou Alfred Vanderstegen. En fait, comme le précise Philippe Vanderstegen, petit-fils de ce bourgmestre mais aussi fils de Jacques qui fut premier échevin, ce dernier administra déjà la ville en flamand. Philippe Vanderstegen a aussi une vision très flamande de l'évolution des rapports communautaires : "le problème flamand a changé de nature : après avoir été social et culturel, il est devenu essentiellement financier : la Flandre a assez payé pour la Wallonie, estime-t-on mais il y aussi un fossé entre les communautés qui ne se connaissent plus : niet gekend, niet bemind...". Une certitude : tous nos interlocuteurs se disent francophones mais certainement pas fransquillons. Qu'on se le dise dans certains milieux pointus flamands...