Belgique

ENTRETIEN

Quelle est l'évolution de la société depuis dix ans ? Nous avons interrogé Gabriel Ringlet, vice-Recteur de l'Université catholique de Louvain-la-Neuve.

Comment a évolué l'opinion publique ? Y a-t-il un fil rouge entre la réaction populaire lors de l'affaire Dutroux et celle que l'on a constatée, ces derniers mois, après des affaires comme le meurtre de Joe Van Holsbeek, les crimes d'Anvers, les enlèvements de Stacy et Nathalie ?

Il me semble qu'il y a dix ans, et notamment sous l'impulsion de toutes les familles qui ont joué à l'époque un rôle tout à fait déterminant, l'opinion publique a résisté, elle s'est mobilisée, elle a protesté. C'était quelque chose d'assez massif, non pas seulement trente secondes : c'est tout un pays qui pendant un certain temps s'est levé. Aujourd'hui, on s'est levé, à Bruxelles, à Anvers, à Liège et même à Marche-en-Famenne (où un SDF a été tué), un peu comme si l'opinion s'était régionalisée. Je ne suis pas sûr qu'il y ait réduction de l'émotion dans le sens où la régionalisation serait une réduction (cela ne concernerait plus tout un pays) mais qu'il y ait une sorte de paralysie, certainement, de l'opinion, une sorte de blessure d'une opinion publique qui est un peu clouée par l'actualité.

Pourquoi ? La violence a-t-elle augmenté ?

Les analystes nous démontrent que non: la violence n'a pas augmenté. Mais ce qui a tout à fait changé, qui avait déjà changé entre il y a 50 ans et il y a 10 ans, mais qui vient encore d'évoluer spectaculairement durant cette décennie-ci, c'est la prolifération du mal. J'aime beaucoup cette réflexion de ce très grand poète contemporain, Philippe Jaccottet. Dans un de ses livres récents - les gens de l'imaginaire précèdent souvent l'événement -, il a décrit ce qui se passe entre Israël et la Palestine. Son livre est en même temps pleinement poétique. Il estime, au départ de ces événements, qu'il y a contagion du mal. Tous les jours, nous tous, nous sommes blessés par les images et les bruits du mal qui nous parviennent et qui prolifèrent. Ce n'est pas seulement Joe Van Holsbeek, le crime d'Anvers, Stacy et Nathalie, le SDF, mais c'est aussi Fourniret, l'affaire d'Outreau, mais c'est l'Irak, le Liban, la Palestine, Israël. Tous les jours, la mort entre en nous. Tous les jours la mort nous frappe. Et nous sommes d'autant plus démunis, désarmés - c'est mon interprétation - que pour une grande partie d'entre nous, la vie quotidienne est très rude.

D'où vient cette tension, ce stress ?

La tension dans la vie professionnelle - pour ceux qui ont la chance d'en avoir une - est très grande. Je vois et je croise très peu de mes contemporains qui ne vivent un très grand stress, dont tous disent qu'il a augmenté. Il y a une compétition exceptionnelle aussi bien dans le boulot que dans les sentiments. La vie est donc très difficile. Quand un fait divers surgit, je pense que beaucoup d'entre nous, nous y projetons quelque chose de notre propre fait divers. Et si ce fait divers nous touche à ce point, je ne me l'explique que parce qu'il vient toucher un coin secret où nous nous étions réfugiés. C'est pour cela aussi que nous nous projetons de plus en plus localement. À Liège, il y a d'abord eu une solidarité de quartier. Localement ne veut pas dire uniquement géographique. A Bruxelles, j'ai senti que quelque chose se passait autour du monde adolescent. La façon dont les amis et les copains de Joe «célèbrent» quelque chose de ce traumatisme est très frappante. A Anvers, c'est une autre forme de localisation. C'est toute une population qui se sent fustigée, jugée dans un possible non-respect de la différence. Et même à Marche-en-Famenne, j'ai vu des gens vraiment bouleversés par la disparition de ce SDF, tout à fait pacifique que les gens voyaient tout le temps en allant faire leurs courses. Toute une population s'est sentie toute retournée : pourquoi a-t-on tué ce monsieur-là? La réaction est donc plus éclatée, plus multiforme qu'il y a dix ans. Mais j'y entends une sorte d'appel. Et je me demande même s'il n'y a pas de la part de certains citoyens, une sorte d'appel au secours.

Pourquoi sommes-nous touchés par des faits divers ou des faits lointains qui ne concernent pas personnellement ?

Lorsque tous les jours, pour de multiples raisons nous voyons la violence, la mort, à la télévision, je pense que la frontière est très ténue entre ce qui nous arrive réellement dans notre chair concrète ou notre âme particulière et ce qui nous arrive fictivement, en projection, en imagination, en fantasme. Et donc entre la mort réelle vécue dans sa propre chair quand nous perdons un être cher et la mort vue à la télévision ou lue dans les journaux, la distance n'est pas aussi grande qu'on le dit. Cela entre aussi en nous par tous les pores de la peau. Et quand la représentation médiatique est à ce point massive, nous n'en sortons pas indemnes. Et nous ne sommes pas armés pour faire face à ce mal qui s'empare de nous presque à notre insu. On croit qu'en ayant vu 15 jours de suite un journal télévisé sur Beyrouth ou sur les faits divers de Liège, Anvers, Bruxelles, cela ne laisse pas de trace. Ce n'est pas vrai.

Que faire ? Limiter la communication, la contrôler ?

Pas du tout. Je pense précisément qu'il faut trouver cet équilibre entre la juste part de contextualisation et la juste part d'émotion. Entre le proche et le lointain, entre ce qui se passe en moi et hors de moi. Il y a une réflexion à avoir sur le fonctionnement des médias. Je remarque plusieurs évolutions dans les faits divers qui ont secoué notre pays et plus particulièrement à Liège : la justice, la police se sont situées de manière neuve en terme de communication. La relation aux familles s'est traduite par un tout nouveau chemin. Il y a eu aussi évolution de la communication électronique. Au moment de la mort de Mitterrand, des gens lançaient des appels pour que l'on envoie des roses rouges à sa famille. En dix minutes, 500 personnes avaient répondu.

A Bruxelles, les adolescents, à partir de leur blog, se sont emparés du même mode de communication en mettant, par exemple, une rose devant leur pseudonyme.

Côté média, j'ai senti, notamment à la RTBF, une sorte de tension, de malaise quant à la couverture de ces événements. Il y a dix ans, dans l'affaire Dutroux, on se disputait surtout sur le fait de savoir s'il y avait ou pas des réseaux. Aujourd'hui, on s'interroge beaucoup sur la technique de couverture journalistique des événements, sur la manière de raconter un fait de société. Plonger dans le fait divers brut, c'est-à-dire dans la seule émotion, dans l'émotion pleine, c'est ajouter de la brutalité à la brutalité. Certains médias n'ont pas échappé à cela. Tout est affaire de tonalité. Le sens est dans le son. Comment rester sobre, rester complexe tout en étant proche.

Le Clézio explique bien qu'un fait divers, il ne faut ni le réduire, ni l'élargir. Il faut le raconter avec toute la distance de proximité voulue. Le réduire, en faire une sorte de «vite», c'est complètement l'escamoter. Mais l'élargir, c'est aussi le caricaturer. Il y a un récit à construire qui suppose et le complexe et la proximité.

Hors le mal et la violence, qu'y a-t-il de commun entre le fait divers ici et Israël, le Liban ?

Je pense aussi qu'il ne faut pas séparer les actualités. Trop souvent, dans l'organisation même du journal, on ne jette aucun pont. Il y a le Liban, Israël, Irak et de l'autre, Joe, Stacy, Nathalie, le SDF. Je pense qu'il faut des ponts entre les actualités : ce qui se passe loin et près de nous, c'est en interdépendance. Une des explications au fait que nous ne savons plus comment réagir face à cette prolifération du mal, c'est précisément que nous ne trouvons plus des médias qui relient suffisamment les faits divers et les actualités et qui reconstituent le tissu. Pour retrouver un sens. Il faut prendre du recul pour être un peu moins subjugué par cette prolifération du mal. Il faut retrouver sa propre parole. Je donne un exemple. Un de mes collègues affronte en ce moment une terrible maladie. Il a épousé une Libanaise. Il m'écrit qu'ils sont en train de vivre ce qui se passe au Liban en conjuguant ces deux maux et en essayant de leur donner du sens. Il lutte contre sa maladie et s'engage à fond pour que cesse ce mal entre Israël et le Liban.

La marche blanche est-elle encore d'actualité ?

Je suis convaincu que la marche blanche reste un horizon, une référence. Son action continue par l'intérieur. Son premier effet, il est là : il y a eu une réforme de la police, de la justice et des avancées institutionnelles. Elle a été un catalyseur de tout un débat. Mais pour les personnes du quartier Saint-Léonard à Liège, je pense en particulier aux personnes âgées qui sont allées déposer un bouquet de fleurs ou aux petites filles qui ont offert un ours en peluche, pour moi, c'est la marche blanche qui continue en souterrain. La source continue à couler dont on entend le murmure au loin. La marche blanche, c'est un mouvement sans affiliation, sans carte de parti, mais un mouvement qui finalement revendique une certaine fraternité, une certaine solidarité. A travers tout cela, je sens quelque chose de très positif.

Je voudrais relier cela à ce que nous avons vécu à l'université. Parmi les artistes en résidence que nous avons eus, Pietro Pizzuti a choisi comme thème de sa résidence la bonté : a-t-on encore le droit, la possibilité, la capacité d'être bon en 2006? C'est incroyable de poser cette question à tous les étudiants de fin d'études de toutes les facultés à qui l'on demande plutôt d'aller cogner s'ils veulent encore pouvoir exercer leur métier demain. Remettre la bonté et l'utopie au centre leur réflexion... je fais vraiment une relation entre ces vieilles personnes du quartier Saint-Léonard à Liège et Pizzuti devant mes étudiants. Par des chemins et des actualités tout à fait différentes, des gens aspirent à proposer quelque chose autour de la fraternité, de la bonté. Mais va-t-on être capable de sortir de l'individualisme? Je sens qu'il y a une aspiration à sortir de cet individualisme trop lourd. Et c'est peut-être cela aussi une certaine suite à la marche blanche : trouverons-nous des lieux où nous sommes capables de déverrouiller notre coeur ? Des lieux où plus que jamais nous oserons dire notre fragilité ? A cet égard, j'ai quand même été frappé, ces derniers mois, de la manière dont la solidarité s'est organisée autour des sans-papiers. Je vois bien là, comme ailleurs les récupérations douteuses et les gens spécialisés en récupération. Mais si l'on veut bien oublier cela, j'ai vu, aux côtés des sans-papiers, des gens que je ne voyais jamais... y compris certains de mes collègues, qui ont payé de leur personne. Pourquoi font-ils cela, maintenant ? Lui, lui et lui? J'irai jusqu'à dire que c'est peut-être maintenant que la marche blanche est en train de réussir. Il y a dix ans, c'était «le spectacle». Il est rentré en coulisses. Les gens qui sont blessés par de nouveaux faits divers, c'est, je crois, parce qu'ils sont vraiment bons.

Les intellectuels d'aujourd'hui, sont-ils toujours en empathie avec l'opinion publique ?

Que l'intellectuel soit d'abord fidèle à son étymologie : lire par l'intérieur. Celui qui lit par l'intérieur, c'est quelqu'un qui doit être distant tout en étant dedans. Je déteste l'intellectuel qui est distant à l'extérieur. Mais n'être pas complètement avalé par «la brutalité brute» et pouvoir entrer dans la brutalité, le mal, le fait divers, tout en prenant une distance dedans, c'est le rôle de l'intellectuel. J'aime que les intellectuels soient des passe murailles, des déplaceurs de frontières. Leur rôle, y compris dans les drames qui nous occupent, c'est de lutter contre la barbarie, d'où qu'elle vienne et qui nous menace de partout. Leur rôle est aussi de lutter contre les simplismes de la représentation. Trop souvent, le système médiatique nous met dans la représentation brute. Or les intellectuels doivent oser dire que rien ne va se régler en multipliant les sécurités. Il n'y a pas qu'eux qui doivent dire cela, mais eux doivent en tout cas le dire. S'enfermer dans une lecture, voire une proposition identitaire, cela se retournera contre nous, cela durcira les problèmes au lieu de les régler et on va se retrouver encore plus en arrière.

Le rôle des intellectuels, c'est aussi d'encourager chacun à parler sa propre parole. Cela devrait être le rôle de toutes les institutions : l'école, la politique, les grands courants philosophiques et religieux devraient n'avoir comme seule obsessions que de rendre les gens libres, c'est-à-dire maître de leur propre parole. Car beaucoup de gens se sentent écrasés par la violence parce qu'ils n'ont pas trouvé leur propre parole, parce qu'ils sont aphones devant cette actualité. Cela s'apprend. Ce n'est ni une question de classe ou d'étude. Ce n'est pas en fonction des études que se répartit l'intelligence et heureusement. Il faut se battre pour que sa propre parole soit de plus en plus vraie. Leur rôle, c'est de répéter que l'homme est loin d'être terminé. Et ce malgré la prolifération du mal. C'est plutôt encourageant. Pourvu qu'il évolue vers plus de bonté et qu'on ose aller dans cette direction-là. Nous n'avons pas le choix.

© La Libre Belgique 2006