Georges Jacobs: "Face à l’islamisation, nous sommes une civilisation molle !"

Dorian de Meeûs Publié le - Mis à jour le

Exclusif
Belgique

« C’est vrai, Maurice Lippens n’a jamais été banquier. »

La défense de Maurice Lippens dans l’affaire Fortis, la famille royale à la Une, les patrons wallons séduits par la N-VA, l’avenir de la pharma en Belgique, les salaires des grands patrons,… et bien d’autres sujets d’actualité vus par le comte Georges Jacobs de Hagen. L’ancien homme fort d’UCB et ex-président du CA de Delhaize est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

Le nombre de fonctionnaires belges a augmenté d’environ 15% entre 2000 et 2010. Pour le gouverneur de la Banque nationale, Luc Coene, c’est un ‘dérapage inquiétant’ pour le budget…

Regardez les causes de la crise budgétaire : la chute des taux en 2001 et leur remontée en 2005, puis les interventions des États pour soutenir les institutions financières fragilisées et le manque de revenus dû à une croissance plate. Si, à cette combinaison, vous ajoutez des charges complémentaires par un excès de fonctionnaires, vous obtenez un déséquilibre budgétaire. Alors oui, ce n’est pas une voie à suivre…

Justement, l’Etat doit-il rester dans le capital de ces banques ‘sauvées’ ?

Je suis un défenseur de la spécialisation dans tous les domaines. Heureusement, l’État a joué son rôle d’assistance, à juste titre. Mais il n’a pas à jouer les banquiers. A chacun son métier !

A ce propos, Maurice Lippens a récemment tenté de se dédouaner de la chute de Fortis en disant qu’il n’avait jamais été banquier.

C’est vrai, Maurice Lippens n’a jamais été banquier. Il a fait toute sa carrière dans les assurances. C’est un métier très différent. Ensuite, être président d’un conseil d’administration, ce n’est pas comme être à la tête de l’exécutif au sein de l’entreprise. A sa décharge, cette déclaration est sans doute lapidaire et dès lors un peu choquante.

Cette déclaration a choqué beaucoup de monde, à commencer par les actionnaires.

C’est tout le problème de la communication, parfois il faut s’imposer avec force, alors qu’à d’autres moments on a plutôt intérêt à ne pas trop s’affirmer, à faire profil bas. On a toujours besoin d’un bouc-émissaire, il serait ‘unfair’ (injuste) de tout ramener au président d’un conseil d’une entreprise qui capote.

Vous avez été administrateur chez Belgacom. Une proposition de loi pourrait limiter les salaires des patrons des entreprises publiques. Vous êtes pour ?

Oui, on paie de manière excessive certains patrons, ce qui provoque inévitablement des tensions internes. Soyons clairs, certains salaires ne se justifient pas ‘objectivement’. On nous dit que c’est la loi du marché, mais ce marché a complètement dérivé ! Il est normal qu’il y ait des différences au sein d’une entreprise, mais je suis contre les excès, même si un bon patron peut être bien payé. Ce qui me choque beaucoup plus, ce sont les dérives des produits financiers structurés qui sont accompagnés de bonus pour les traders. Des bonus liés à des produits que personne ne comprend, même pas les traders qui les vendent, c’est monstrueux. En tant qu’industriel focalisé sur l’économie réelle, cela me choque beaucoup !

En Wallonie, des patrons se disent séduits par le programme de la N-VA. Vous les comprenez ?

Oui, je comprends parfaitement cela. Mélanger les différents objectifs politiques, c’est tout le mal de la N-VA. Ce parti a raison de demander un État mieux géré, le message est donc évidemment séduisant. Qui peut être contre une bonne gestion ? Mais je n’aime pas la N-VA, car elle est ambiguë sur l’aspect communautaire. J’habite en Flandre et entends régulièrement des gens me dire que « la N-VA est formidable ! ». Mais sont-ils pour la fin de la Belgique ? « Mais non, on n’ira jamais si loin. C’est de la blague... » En ce, les dirigeants de ce parti utilisent de manière diabolique leurs arguments. Nombreux sont ceux qui estiment que tout va s’arranger. Mais à un moment donné, quand on veut changer les statuts d’un pays en évoquant le séparatisme, l’on arrive à un point de non-retour où on ne se demandera plus ce qu’on veut faire ensemble.

La N-VA surfe beaucoup sur la mauvaise image qu'ont les Flamands des socialistes wallons.

Tout ce qui est wallon serait ‘socialiste’ et donc mauvais. Ce discours de la N-VA qui trompe l’opinion m’irrite au plus haut point. Pire, certains ont même dit que la fermeture de Ford Genk était une « wallonisation de la Flandre »… cela frise le délire ! Moi, je n’ai rien contre les bons socialistes qui n’excluent pas les autres avec leur doctrine. Prenons notre Premier ministre Elio Di Rupo ou Jean-Claude Marcourt, ce sont des hommes qui comprennent très bien le monde de l’entreprise.

Depuis plusieurs semaines, la famille royale est au cœur d’une succession de polémiques. N’est-il pas temps pour elle d’évoluer dans sa communication ?

On est dans un monde où on remet tout en cause. Pour moi, il est essentiel de ne pas remettre en cause la famille royale, qui assume remarquablement sa fonction dans un pays remarquablement compliqué. Rien que ça, ça mérite une certaine modération dans les critiques, même si rien n’est parfait et que tout est perfectible. La communication doit s’adapter aussi, même si ce n’est pas toujours facile de trouver le ton juste en étant au-dessus d’une marmite contenant tellement de bouillons différents. Je suis pour une évolution, mais qu’on arrête tous ces procès, tel que ce livre scandaleux de Deborsu. Pour moi, ce bouquin est un torchon! Le pire, c’est qu’il avance des choses tout en disant ne pas avoir de preuve. C’est pour moi, le pire journalisme possible. Ce discours du style « Je dis ça, mais je n’en suis pas sûr ! », c’est honteux quand il touche ainsi à la vie privée des gens. Après tout, respectons leur vie privée et foutons-leur la paix !

Comment jugez-vous la réaction des politiques face à la Fondation Fabiola ? Certains observateurs – pas forcément les plus bruyants - la trouvent hypocrite ou populiste. C’est sans doute votre cas, non ?

Il y a en tout cas de l’opportunisme politique, car il n’est pas correct de mettre la faute des dotations sur la famille royale, alors qu’elles ont été décidées et instaurées par les ministres à la mort du Roi Baudouin. Il est dans la logique des choses d’évoluer sereinement là-dessus. Mais ce qu’il faut retenir, c’est le travail fabuleux de cette famille, à commencer par celui du Roi pendant la crise politique, mais aussi les engagements du prince héritier ou de la princesse Astrid. Je l’ai constaté très souvent, ils se donnent une peine folle pour accomplir leur métier lourd, difficile et toujours sujet à critiques ! Ça doit être épuisant.

Quand vous regardez notre société, qu’est-ce qui suscite en vous le plus de réflexions ?

En Belgique, c’est l’évolution du contenu démographique qui m’inquiète. Je suis tout à fait pour l’ouverture de nos frontières et vois un aspect positif à l’immigration, mais je suis interpellé par les différences de cultures qui composent actuellement notre société. Je crains que l’on ne réussisse pas cette intégration dans un monde où l’on est obligé de s’intégrer.

Vous pensez principalement à l’islamisation de Bruxelles ?

Beaucoup d’islamistes sont honnêtes dans leur extrémisme, cela m’inquiète. Nous sommes devenus une civilisation molle en général, donc aussi face à l’islamisation ! Si nous sommes mous face à des gens qui arrivent avec une force de conviction et prêts à faire n’importe quoi au nom de l’irrationalité… c’est dangereux, car rien ne peut arrêter l’irrationalité. Un bourgmestre musulman ne me dérange pas, pour autant que les cultures se comprennent et qu’on ne se retire pas de la politique parce qu’ils y sont. Trop souvent, on recule face à eux…

Concrètement, quel risque voyez-vous ?

J’ai peur de l’avenir de l’Europe occidentale si elle ne parvient pas à intégrer les nouvelles cultures, comme les États-Unis y sont parvenus. Le risque est celui d’un déséquilibre, autant par un repli des premiers que par l’agressivité des seconds dans leur volonté d’avoir leur mot à dire.

En clair, vous dites que les politiques ne prennent pas suffisamment au sérieux le problème de l’islamisation chez nous.

Je crois effectivement que c’est un des problèmes… et je ne dis pas qu’il y a une solution facile. A leur place, je ne sais pas ce que je ferais. J’admire beaucoup ceux qui font la politique. J’ai entendu comme tout le monde ‘Tous pourris !’, ‘Ils se servent !’, etc… mais comme président de la FEB, j’ai vu des gens se donner à fond dans cette vocation qu’est la politique. Le problème, c’est qu’il n’y en a pas assez qui font cela avec la volonté de changer les choses. Or, la globalisation n’est pas uniquement un enjeu économique.

Revenons un instant sur votre expérience. Vous avez quitté UCB après 39 ans et Delhaize après 10 ans, qu’avez-vous retenu de la gestion de sociétés à ancrage familial ?

J’en retiens qu’il est primordial d’avoir à la tête de ces sociétés quelqu’un qui soit totalement accepté et indépendant. Quand j’avais des stocks options, je les revendais dès que possible. Je connais tous les mérites de telles sociétés, donc aussi les dangers, comme l’héritage du grand-père qui freine parfois certaines évolutions nécessaires… par peur de renier ce qu’on a été. Il est plus simple et plus objectif de donner un coup de pied de l’extérieur. D’autant qu’il est exceptionnel de trouver des gens très compétents en la matière sur plusieurs générations. Cela dit, je respecte la tradition familiale que comporte une société familiale.

L’industrie pharmaceutique a-t-elle un avenir en Belgique ?

Pour autant qu’elle soit axée sur la recherche & l’innovation et qu’elle soit originale afin de se démarquer des autres. J’ai toujours été obsédé par le fait d’avoir des objectifs clairs et simples afin qu’ils soient partagés par tout le monde dans la société. Chez UCB, dès les années ’80, je disais qu’il fallait avoir comme stratégie : l’innovation et de l’internationalisation. Tout ce qui ne correspondait pas à ces critères, on s’en est défait, et on s’est renforcé dans les projets qui portaient ces critères. C’est ce qui explique la transformation d’une société chimique belge vers un groupe pharmaceutique international. Une transformation qui s’est entièrement basée sur la recherche !

Comment pouvons-nous mettre fin à la fuite des cerveaux et des chercheurs?

La fuite des cerveaux ne s’explique pas seulement par les rémunérations, il faut aussi créer un contexte favorable aux chercheurs pour les attirer. Il faut qu’une entreprise puisse donner le signal qu’elle est compétente ‘à outrance’ dans le domaine qui intéresse les chercheurs internationaux spécialisés. Il faut leur offrir des opportunités dans leurs spécialités. Les incitants à la recherche permettent - même aux PME - d’atteindre une taille critique. Mais le chercheur est un pigeon voyageur… on ne le garde pas forcément longtemps, car il recherche systématiquement un correspondant à sa hauteur.

 

Entretien : Dorian de Meeûs

Twitter: @ddemeeus

 

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